Au-delà du cliché : questions d’identité

L’insulte homophobe qui m’a presque fait plaisir

Samuel Larochelle
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Samuel Larochelle

Un gris samedi de novembre, à la sortie du métro Berri-UQAM, je me suis embarqué dans un échange houleux avec une inconnue sur une banalité. Après quelques phrases de part et d’autre, la dame m’a regardé de la tête au pied avec dégoût, et alors que je me dirigeais vers le centre-ville, elle a crié assez fort pour que tout le monde entende : «Tu t’es trompé de chemin, le Village, c’est de l’autre bord! Le monde comme toi devrait y rester...» Aussi ridicule soit-elle, son insulte homophobe m’a fait rager quelques secondes. Jusqu’à ce qu’un sourire se dessine sur mon visage, résultat d’une pensée rassurante qui venait de me calmer : au Québec, cette femme fait désormais partie de la minorité.   

Je ne suis pas entièrement dénué de responsabilité dans cette altercation. Mon cerveau dormait encore à moitié, j’approchais de l’escalier roulant menant à la sortie et lorsque j’ai vu cette femme remplir 110 % de l’espace en se tenant à côté de son vélo, m’obligeant à attendre comme un idiot derrière elle, en ayant l’impression d’être restreint dans mes mouvements, je me suis braqué intérieurement. Au niveau du plancher, je l’ai dépassée en lui jetant un regard mauvais et j’ai dit avec une voix neutre qu’elle aurait pu se tenir devant ou derrière son vélo pour laisser passer tout le monde. Elle m’a traité d’arrogant. Rien d’étonnant : je suis grand comme la tour du CN et je portais des lunet-tes fumées opaques, alors même si je lui avais suggéré d’écouter les Calinours en pyjama avec moi, au lieu de faire attendre les gens, elle aurait senti que je la regardais de haut. Instinctivement, je lui ai souri en répliquant «ce n’est pas de l’arrogance, mais le gros bon sens». Voyant qu’elle ne réussissait pas à m’atteindre, elle a voulu me rabaisser, ce qui s’est traduit par un vomi de mots homophobes. Des paroles banales, mais non moins acceptables. 
 
J’ai reçu son attaque comme une claque au visage. Je ne pouvais pas croire qu’en 2017, une Montréalaise dans la quarantaine ait encore le réflexe de m’insulter parce que je suis gai et qu’elle évoque le Village comme un ghetto dont les homosexuels ne devraient pas sortir, comme si nous étions des bêtes dont il faut se tenir loin. Choqué, j’ai songé un instant à inventer une insulte pour la rabaisser comme les enfants à court de maturité le font, mais je me suis repris tout de suite et j’ai riposté avec un sourire sincère. Mon esprit venait de me faire voir la situation d’un autre point de vue : cette femme ne fait plus partie de la majorité. Les homophobes existent encore. Les violences verbales et physiques n’ont pas disparu. De nombreux préjugés et paradigmes de société doivent encore être déconstruits. Mais désormais, il y a beaucoup plus de Québécois(es) qui accueillent les gais et lesbiennes sans sourciller, qui comprennent l’évidente nécessité d’accorder des droits égaux aux personnes LGBTQ et qui célèbrent la différence, plutôt que de l’utiliser comme une raison de rejeter, d’humilier et de condamner.
 
L’intolérance et l’homophobie existent toujours, mais le vent a tourné. Les jeunes générations sont plus ouvertes à explorer leur sexualité et à accepter les préférences opposées aux leurs. De plus en plus de parents ont la lucidité de considérer la possibilité de mettre au monde un enfant hétérosexuel ou homosexuel. Les êtres humains dotés d’empathie commencent enfin à réaliser la détresse des hommes et des femmes qui ont la conviction d’être nés dans le mauvais corps. La société remet en question ses modèles archaïques sur la définition du masculin et du féminin (comportements, couleurs, métiers, sports). Le premier ministre du Canada, à nouveau perçu dans le monde comme un exemple à suivre en raison de plusieurs décisions d’ordre social (malgré tous les défauts et manquements dont on pourrait parler pendant des semaines), marche dans les parades de la Fierté et verbalise les excuses tant attendues, à la suite des horreurs qu’on subies les membres de la communauté pendant des décennies. Les personnes LGBTQ évoluant dans les milieux artistique, politique, sportif, médiatique et d’affaires s’affi-chent de plus en plus ouvertement sans représailles de leurs employeurs, de leur public, de leurs électeurs ou de leur clientèle. Et les rejets familiaux post-coming out sont de plus en plus marginaux. 
 
Il reste encore des pas de géants à franchir. De l’éducation à faire. De la sensibilisation à poursuivre. Des combats à mener. Des droits à maintenir. Des réalités étrangères à conscientiser. Mais ici, au Québec, en 2017, toutes les dames qui veulent me rabaisser parce que je suis gai et tous ceux qui pensent que nous sommes anormaux, ignobles, inadéquats et indésirables, font partie d’une minorité qui ne cessera de rapetisser avec le temps.