L’amour c’est la guerre!

Les deuils artificiels

Frédéric Tremblay
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Frederic Tremblay

Olivier se dit en riant qu’il ne lui manquerait plus que de se développer une tendinite au poignet à force d’abuser du mouvement de balayage de Tinder. Il faut dire qu’il y va assez généreusement, qu’il peut passer des heures à faire défiler à un rythme effréné – en prenant quelques pauses, quand même, une fois de temps à autre, pour envoyer un message aux gars qui l’ont aussi poussé du bon côté. Il se juge un peu, mais fait preuve d’une certaine indulgence envers ce loisir coupable. Entre ça et écouter OD… Il ne le fait même pas pour fuir la solitude ou pour se sentir apprécié à peu de frais : c’est vraiment un jeu. Mais il finit malgré lui par s’y prendre et par échanger de plus en plus de piques avec un gars aussi esthétiquement qu’intellectuellement irréprochable. L’autre l’invite le soir même à prendre le thé chez lui. Ils se rendent compte qu’ils sont presque voisins, se retrouvent rapidement et discutent avec tant d’entrain qu’ils en oublient de baiser.

Ils se voient à quelques reprises, s’entendent toujours bien. Jamais le moindre vide dans leur conversation, toujours la même fluidité naturelle. Les deux s’avouent qu’ils aimeraient bien développer quelque chose de sérieux, mais qu’ils ne sont pas pressés. Tout se passe comme si entre eux flotte constamment cette question qu’aucun des deux n’ose énoncer : « Et est-ce que ça pourrait être avec moi? » Mais le temps passe et moins la question est posée, plus la réponse finit par s’imposer d’elle-même. Olivier sent que quelque chose manque. Ce n’est pas qu’un quelconque désaccord soit apparu, qu’un malaise ait entaché le plaisir qu’ils prennent en la présence l’un de l’autre. Seulement ce n’est pas ça. Ce n’est pas assez. Olivier lui en parle, l’autre est tout à fait compréhensif, même s’il dit ne pas avoir ressenti la même chose. Il admet qu’il est déçu qu’ils doivent cesser de se voir. Olivier l’est aussi. Bizarrement.
 
Il se dit qu’il n’a peut-être pas vécu d’histoire émotive depuis trop longtemps et qu’il est fort possible qu’il ait oublié des principes de base qui expliqueraient son ambivalence. Il se promet de soumettre son interrogation à la prochaine assemblée de Louise et de ses mignons. Ça tombe à merveille : elle est prévue à l’horaire pour la fin de semaine qui arrive. Dès que les assiettes sont sur la table et les bouteilles de vin ouvertes, il n’attend pas une seconde pour lancer : «J’ai besoin de vos conseils. » On le laisse raconter son histoire, on lui pose quelques questions pour être certain de bien cerner la situation. Louise surtout s’y attaque avec le sérieux d’une psychologue. Il se moque d’elle à ce sujet. «Hey, oh. J’ai assez d’expérience de mère pour savoir quand un de mes enfants a vraiment besoin de support, et quand il peut prendre mon humour. Là, c’est pas un cas d’humour, fait que laisse-moi donc froncer les sourcils comme je veux. »
 
Mais elle répond qu’avant d’intervenir, elle est curieuse de savoir ce que les autres ont à en dire. Leurs réponses sont plutôt des analyses comparatives que prescriptives. Ils lui montrent que son sentiment est tout à fait normal en racontant leurs expériences similaires. Eux aussi, tout comme lui, se sont demandé pourquoi ils se retiraient d’une relation qui, objectivement, marchait plutôt bien, voire parfaitement bien. Masochisme? Peur de l’engagement? Crainte qu’un trop grand accord apparent mène éventuellement à une incapacité aux compromis? Eux aussi ont déjà essayé de savoir s’ils n’abordaient pas leur recherche de l’amour avec un grand A de la mauvaise manière, comme une simple liste dont ils tenteraient de cocher tous les éléments. Alors que, pour que la surprise, ce soit les autres, il faut bien éviter de les enfermer dans des boites, non?
 
Louise les écoute tous attentivement, mâchant son steak d’un geste automatique, hochant la tête à de multiples reprises. Plus le temps passe, plus augmente la fréquence des regards qu’on jette de son côté dans l’espoir d’un assentiment clair ou dans l’attente d’une violente désapprobation. Mais rien. Jusqu’à ce que, Jean-Benoît étant en train de dire: « Mais peut-être qu’on se pose juste trop de questions… », elle n’y tient plus. «Comme si ça réglait quoi que ce soit, de se dire qu’on se pose trop de questions! Aussi bien ordonner à votre cerveau d’arrêter de fonctionner et espérer que ça marche. Les questions, c’est normal, vos réponses, c’est de la merde!» Soupir général. Au moins, maintenant, on sait ce qu’il en est; on pourra débattre cartes sur table plutôt que de parler à tâtons. «  Je vous trouve drôles, de vous infliger des deuils artificiels comme ça! Y’est là, votre masochisme. Vous agissez avec vos dates comme si vous étiez obligé de décider rapidement s’il fallait avorter, et après vous portez le deuil de la relation avortée comme celui d’un enfant mort. »
 
«Comme si tu savais ce que c’était, la vie après l’avortement…» Elle s’insurge. «Moi, mon p’tit gars, j’ai connu pire que ça : j’ai connu les fausses couches! Laisse-moi te dire que quand tu décides pas tes deuils, tu finis par en vouloir encore plus à ceux qui s’en font volontairement vivre à répétition. » Olivier penche la tête sur le côté. «C’est quoi, ta solution? L’abstinence?» Elle lui tire la langue, heureusement apaisée. «Le principe, c’était de pas agir avec vos projets d’amour comme avec des bébés. Ils n’ont pas à avoir de date de conception, de naissance et de mort. Vous avez la possibilité de pas devoir choisir pour de bon en vous mariant, en tout cas pas trop tôt. Faites-en bon usage! Laissez les choses aller. Le long terme, c’est beau, mais c’est toujours ben juste du court terme qui finit par s’accumuler. Engagez-vous, qu’ils disaient, je suis d’accord… mais pas si vous risquez de tomber à la première bataille! »