Le parcours de Richard Blaimert

Richard, Hubert, Fanny, Sophie Paquin et les autres

Patrick Brunette
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Il est le papa d’un nombre impressionnant de personnages gais de notre paysage télévisuel. De «Watatatow» à «Nouvelle adresse», en passant par «Les hauts et les bas de Sophie Paquin» et «Cover Girl», l’auteur Richard Blaimert a donné au petit écran parmi les plus beaux personnages gais. Et dans sa toute nouvelle série, «Hubert & Fanny», il plonge dans un nouvel univers, celui des trans. Portrait d’un homme qui a participé à façonner une nouvelle image de l’homosexualité à la télévision.

Richard BlaimertRichard m’accueille chez lui. Souriant, posé, il dévoile un pan de sa nouvelle série qui prend l’affiche à la télévision de Radio-Canada, en janvier. «Dans Hubert & Fanny, il sera question de quelque chose dont je n’ai jamais parlé.» Après plus de 25 ans à écrire pour la télé, Richard aborde pour la toute première fois la transsexualité. «Dire à ta mère que t’es gai, ça passe. Mais dire à ta mère que t’es né dans le mauvais corps, c’est autre chose. C’est bien plus périlleux.» Interprété par le jeune comédien André Kasper, ce nouveau personnage nous permettra de suivre les bouleversements vécus par Justin, le demi-frère de Fanny.
 
Richard l’avoue : il en connaissait peu sur la vie des trans avant d’écrire cette série. C’est pour cette raison qu’il s’est adjoint l’aide d’une recherchiste pour l’aider à mieux cerner ce nouveau personnage. Par le passé, l’auteur a eu beaucoup plus de facilité à donner vie à des personnages gais dans ses séries précédentes, étant lui-même gai.
 
Je l’écoute en faire l’énumération et je suis ébloui par le nombre de personnages LGB qu’il a créés pour la télé. Il y a eu, entre autres, Joël (Serge Postigo) dans Watatatow; Élizabeth (bisexuelle jouée par Sylvie Boucher) dans Le monde de Charlotte; Samuel, Martin et Jean-Sébastien (Benoit St-Hilaire, Éric Bernier et Benoît McGinnis) dans Les hauts et les bas de Sophie Paquin; Olivier, Thiéry et Max (Patrick Hivon, Frédérick Bouffard et Sébastien Delorme) dans Nouvelle adresse. Sans compter la série Cover Girl dont l’action se déroulait dans l’univers des drag queens. Un monde pourtant à des années-lumière de son enfance.
 
 
Dans l’ombre
«Pour être auteur, faut avoir vécu une certaine dose de souffrance, sinon t’as peut-être pas grand-chose à dire. Je ne suis pas devenu auteur pour rien», confesse Richard.
 
Né dans Charlevoix au milieu des années 60, il admet avoir eu une enfance difficile. «Y’a pas une journée où je ne sortais pas de chez moi et que je me faisais crier des noms comme maudit fif. Les gens n’imaginent pas la méchanceté.» L’homme de 53 ans raconte ces moments sur un ton doux, paisible. Aujourd’hui, il se dit heureux et ça se sent.
 
Ses souvenirs d’enfance le font replonger dans le magasin général familial : «J’étais tout le temps dans l’ombre. Y’avait toujours des gens chez nous, moi, j’étais toujours en mode observateur.» Savoir observer tout en demeurant dans l’ombre : à croire qu’il était prédestiné à devenir auteur.
 
Mais ses ambitions professionnelles étaient loin d’être claires. «Toutes les semaines, j’allais chez l’orienteur de l’école pour savoir ce que j’allais faire de ma vie. Il me faisait faire des tests. Je sentais qu’il me respectait. Quand je lui ai parlé de mon envie d’aller à l’école de théâtre, je me suis senti encouragé par lui. Je suis rentré à l’École de théâtre de St-Hyacinthe à 15 ans. C’était dur, mais ma mère m’a encouragé à poursuivre, à ne pas abandonner. Elle-même était une battante.» Sa mère, Françoise Tremblay, a été une des premières mairesses au Québec, à la fin des années 70. «Tout ce que je suis, ça vient d’elle : cette force, cette ambition, ce désir de dépassement.»
 
Pendant deux ans, Richard s’initie au jeu à l’école de théâtre. Il en garde un très bon souvenir, car quelque chose d’exceptionnel lui arrivait: «Ça a été la toute première fois de ma vie où j’ai été capable d’avoir un sentiment d’appartenance à un groupe.» Exit Richard le «reject» affublé d’insultes.
 
Coming out
Il a 19 ans en 1983 quand il parle pour la toute première fois de son homosexualité. Il se sent en confiance et se confie à un ami ouvertement gai. Une prise de parole qui tranchait avec le silence autour de l’homosexualité dans la maison familiale de Richard, dans les années 70. «Faut se remettre en contexte : à ce moment, y’avait pas d’internet. On n’était pas exposé à cette réalité. Je me rappelle d’une anecdote, je devais avoir 12 ou 13 ans. Je m’étais rendu à Québec et j’avais acheté le magazine Playgirl. Et là, mon père et ma sœur l’ont vu! La honte que je ressentais. Mais jamais on n’en a parlé. On ne parlait pas de ces choses-là».
 
C’est à 22 ans qu’il décide d’en parler à sa mère. Parti six semaines en Californie, il décide de se dévoiler à sa mère en lui écrivant une lettre. «Elle qui m’avait traité de tapette pendant mon enfance, sans vouloir être méchante, elle m’avouait qu’elle ne s’en était pas douté.» Quelques années plus tard, Joël, le personnage gai dans Watatatow interprété par Serge Postigo, faisait son coming out à sa mère, via... une lettre! «C’était calqué sur mes expériences. Car que veux-tu écrire d’autre à 20 ans?»
 
Seul au monde
«Je suis le seul au monde!» dit-il tout souriant. Je tombe des nues quand j’apprends que son nom de famille, Blaimert, est... une pure création! Il s’appelle en réalité Tremblay. «Quand je suis devenu comédien, j’ai réalisé qu’on était trois «Richard Tremblay!» Question de se démarquer, il a viré de bord certaines lettres de son nom pour créer Blaimert. «J’ai même légalement fait changer mon nom!»
 
Après moins de deux ans de formation en théâtre d’interprétation, Richard monte sur scène, tourne quelques pubs et déniche quelques rôles à la télé dans Paul, Marie et les enfants, Les filles de Caleb et aussi, un petit rôle dans Peau de Banane.
 
«J’avais un baby face dans ma vingtaine et ça me permettait de décrocher des rôles de jeunes de 14-15 ans. Après, des comédiens comme Patrick Labbé sont arrivés, de beaux gars «gars» et à partir de là, je ne décrochais plus de rôles. C’est là que j’ai commencé à écrire. Ça m’a quand même pris 6-7 ans avant de pouvoir vendre quelque chose.» Mais depuis, il cumule succès après succès. Il a aussi écrit deux romans : La naissance de Marilou et La liberté des loups.
 
Au petit écran
«De nos jours, les personnages gais sont tellement plus nuancés.» La télévision québécoise a beaucoup changé depuis les années 70-80. Il se rappelle de la série Chez Denise dans laquelle André Montmorency jouait le rôle d’un extravagant coiffeur : «J’aimais le personnage de Christian Lalancette, la grande folle de service!» Un autre souvenir lui revient, mais plus en lien avec la découverte de son homosexualité : «Je me souviens de Charlton Heston dans La Planète des singes, quand il sort de l’eau sans ses vêtements… (soupir)… j’ai eu un petit choc émotif! (rires) »
 
Si, de nos jours, la télévision peut compter sur une variété de personnages LGBT, ça ne s’est pas fait sans heurt. Richard en sait quelques choses, car il a vécu de l’intérieur cette transformation de la télé québécoise. Il a même participé à son évolution. «Dans la série Les haut et les bas de Sophie Paquin, je ne voulais pas faire de compromis, je voulais montrer une autre réalité. Par exemple, un des personnages allait au sauna. Je sais que ça nous a fait perdre des téléspectateurs. Et c’est aussi arrivé au sixième épisode quand Martin (Éric Bernier) a embrassé Jean-Sébastien (Benoît McGinnis).» C’était il y a 10 ans. Avons-nous évolué depuis? «Je suis conscient qu’on énerve – nous les gais – encore des gens. Je lis des choses affreuses sur les réseaux sociaux.»
 
Mais ça ne l’empêche pas de continuer d’intégrer des personnages LGBT dans ses séries. Dans Nouvelle adresse, Olivier est un personnage inspiré d’un ex-conjoint de Richard, un homme atteint par le VIH et qui voulait avoir des enfants, une famille. «J’avais envie, avec ce personnage joué par Patrick Hivon, de transmettre quelque chose. J’ai aimé ça qu’il soit resté avec son partenaire qui l’avait contaminé par le VIH. Pour le parcours amoureux, ça complexifiait les individus. Ça créait une ligne dramatique intéressante avec le cancer que vivait le personnage joué par Macha Grenon. Elle lui confie ses enfants : je trouvais que c’était une belle ouverture. Les gens ont aimé le personnage. Ils ne l’ont pas jugé. »
 
Désirant relever de nouveaux défis, c’est d’ailleurs sur Nouvelle adresse que Richard a commencé à réaliser des épisodes. «J’en ai réalisé deux et ça c’est bien passé. Sur Hubert & Fanny, j’en réalise trois.»

cover girl

Aller loin
Maintenant que la série Hubert & Fanny est en ondes, Richard travaille sur d’autres projets, dont le pilote d’une télésérie en anglais pour le marché américain. «Là-bas, je ne suis pas connu. C’est comme si je recommençais à zéro. Je m’essaye et on verra ce que ça donnera.» Richard est souvent chez nos voisins du Sud entre autres parce que son amoureux (depuis 17 ans) est Américain et vit là-bas. «J’ai toujours beaucoup de plaisir à prendre l’avion et à déconnecter.» Il ne s’en cache pas: autant il aime le monde et qu’il est social, autant il est capable de s’isoler pendant l’hiver pour écrire.
 
Il réalise aujourd’hui son rêve d’enfan: aller loin. «J’ai développé ma vie en fonction de ça. Allé vers l’ouest. Parti des Éboulements, je suis allé à St-Hyacinthe, ensuite à Montréal, puis à San Francisco.» Mais surtout, il a su faire son chemin, professionnellement parlant, tout en apportant une sensibilité peu commune à toutes les séries qu’il a écrites.
 
«Moi, je fais de la télé : je ne peux pas être plus heureux que ça! J’écris et je réalise. Je ne pensais jamais pouvoir être heureux comme ça au travail. Si j’ai encore deux ou trois séries en moi, je vais les faire. Et si j’ai 65 ans et que je ne suis plus capable de vendre mes scénarios (ça guette tout le monde ça!), peut-être que je me remettrai à l’écriture de romans. »
 
Hubert & Fanny,  dès le 9 janvier 2018, Ici Radio-Canada télé