jusqu’au 21 janvier

L’art comme témoin

Étienne Dutil
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Shan Kelley

Présenté à la Maison de la Culture Frontenac jusqu’au 21 janvier, « Témoigner pour Agir » expose des œuvres d’artistes locaux et internationaux qui utilisent l’art pour témoigner de leur vécu en tant que personnes LGBTQ+, ayant une expérience de travail du sexe ou vivant avec le VIH. A voir sans attendre… 

« L’exposition Témoigner pour agir se veut un moment de découverte, de mise en relation, à travers l’art, avec le vécu de personnes stigmatisées en raison de leur sexualité, leur genre, leur corps. En un seul lieu, le public aura le privilège d’admirer, d’écouter, de lire les récits de vie d’artistes locaux et internationaux qui s’identifient comme personne gaie, lesbienne, bisexuelle, intersexe, queer, travailleuse du sexe, trans ou vivant avec le VIH », explique Maria Nengeh Mensah, directrice du projet.
 
Photographies, livres d’artiste, installations, c’est un parcours unique où chaque œuvre révèle une partie du vécu de son créateur. « Le témoignage a toujours été un important outil pour sensibiliser ou informer le public sur la réalité des personnes affectées par la discrimination, le rejet et la stigmatisation », poursuit Maria. « Qu’il soit écrit, verbalisé ou représenté à travers l’art, le témoignage permet de créer cette connexion émouvante, chaleureuse, humaine entre le public et la personne témoin. Le témoignage alors suscite la réflexion et la solidarité. »
 
Shan Kelley
Quatre démarches artistiques proposent une approche particulière. Shan Kelley expose deux œuvres : une photographie et un poème, adressé à sa fille, mais qui parle à tous. Couple sérodiscordant, Shan et sa conjointe ont fait le choix d’avoir une enfant. «Ma charge virale indétectable signifiait que nous pouvions concevoir sans risque de transmission », écrit-il à sa fille dans la présentation de son œuvre. «Nous avons été ostracisés par certaines personnes. Notre motivation n’a pourtant jamais été de faire un geste politique, mais un lien causal entre l’amour et la résilience rebelle de notre union. Nous avons plutôt été sermonnés sur les implications éthiques des risques présumés. Certains ont recommandé à ta mère de me quitter pour préserver sa santé», ajoute Shan. Puis d’autres ont célébré le statut séronégatif de sa fille «comme si séropositive, tu aurais moins compté à nos yeux ».
 
« Qu'enseignerez-vous à vos enfants sur le SIDA ? », est-il écrit, avec les lettres d’un jeu d’enfant, au-dessus de son berceau. «J’ai plus peur maintenant de la criminalisation du VIH et des répercussions sur mes proches qui pourraient être discriminés pour leur proximité avec mon VIH », s’inquiète l’artiste.
 
Ianna Book
«OK Lucid est une recherche esthétique dans laquelle j’explore les perceptions du public sur ma transsexualité par l’entremise d’un site de rencontre en ligne (OK Cupid) », explique Ianna Book. Formée aux arts visuels et médiatiques, l’artiste propose via une tablette électronique un ensemble d’échanges et de messages électroniques. Expérience personnelle et documentée, prenant forme dans l’espace de séduction des nombreux messages envoyés à une femme à priori cisgenre, cela consistait «par la suite à me dévoiler en tant que femme trans», détaille-t-elle. «Parmi les hommes contactés, 20% se sont montrés curieux, 10% ont été confus, 10 % ont été séduits, 9% ont été négatifs et 1% ont eu d’autres réactions. Ce fut un dur retour à la réalité», admet Ianna en expliquant le titre de l’œuvre. «Cette suite de messages sont au cœur de l’œuvre et j’ai gardé autant les positifs que les négatifs à parts égales afin de montrer la réalité telle qu’elle est, et d’appréhender l’évolution de la pensée autour de mon parcours de femme trans...»
 
Ianna Book
 
Kevin Crombie
Sous la forme d’un livre d’artiste, l’artiste propose une œuvre autobiographique. Gloss juxtapose un discours cautionné socialement à propos de la sexualité et un récit personnel allant du rejet de soi à l’acceptation. « Les coupures de journaux collectés révèlent les mécanismes sociaux qui confortent la conformité. Ça m’enrageait de relire toutes ces choses qu’on nous a faites et qu’on nous a dites », raconte Kevin Crombie. « Ces articles propageaient continuellement des messages d’intolérance et des menaces de violence. J’ai ainsi rassemblé une impression globale de ce qu’on vivait. » Gloss permet de faire le point sur les progrès de la cause, mais du point de vue, non pas des victoires, mais celui des champs de batailles qu’il a fallu traverser. « Or, commente Kevin, cette manière de dire et de faire est encore présente dans le discours public, et vise désormais d’autres minorités comme les trans...» Le titre Gloss (Vernis) joue sur l’ambivalence. Rien n’est faux, mais trompeur et remet en cause, selon l’artiste, le vernis du discours : maintenant que nous sommes «res-pectables», doit-on pourtant oublier nos cicatrices parfois encore ouvertes ? Gloss propose un portrait final qui n’occulte pas le passé. 
 
Daniel-Claude Gendron
Coordonnée par Daniel-Claude Gendron, l’œuvre collective Je t’aime propose de faire un voyage dans le temps. « Pendant le Forum « Entre nous, on se dit tout» organisé par la COCQ-SIDA en 2007, j’ai animé un espace où les personnes vivant avec le VIH pouvaient exprimer leurs émotions à travers l’art en créant ainsi cet immense diptyque coloré et vibrant» raconte l’artiste. «Quand on vit avec le VIH, le témoignage est un outil efficace pour combattre la stigmatisation. Cette œuvre collective présente comme un exutoire les émotions à chaud des participants du forum.» Mêlant le figuratif et l’abstrait, la toile représente, entre autres, des regards pluriels et un verre à cocktail, «qui symbolise doublement le cocktail de médicaments prescrits à l’époque, mais aussi un cocktail pour célébrer la vie», résume Daniel-Claude. 
 
Activités connexes
D’autres activités gratuites complètent l’expo. Deux rencontres thématiques avec les artistes : «Le livre d’artiste queer» (6 janvier, 15h-16h30), et «Le travail textuel artistique» (13 janvier, 15h-16h30), une visite commentée suivi d’un atelier de création (14 janvier, 13h-14h45); deux journées d’étude : «Perspectives émergentes en recherche» (11 janvier, 10h-16h) et «L’art communautaire et engagé» (18 janvier, 15h-21h); une conférence de clôture : "Voix intersexes", par Ins A Kromminga (UQAM, 19 janvier, 19h-20h30).  
 
Témoigner pour agir, Maison de la culture Frontenac, 2550 rue Frontenac (métro Frontenac), jusqu’au 21 janvier.   temoignerpouragir.com

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