Initiative Fast Track Cities de l’ONUSIDA

Montréal Ville sans Sida d’ici 2030 ? C’est possible

André-Constantin Passiour
Commentaires
Réjean Thomas

Signature en grande pompe à l’hôtel de ville, le 1er décembre, Journée mondiale de lutte contre le sida, avec la mairesse Valérie Plante, une déclaration à laquelle assistait le Dr Réjean Thomas. On l’appelle également «l’Initiative de Paris» puisque c’est en 2014, dans la capitale française, qu’on a adopté cette déclaration pour en venir à bout de la maladie et, à l’orée de 2030, de l’éliminer éventuellement…

Afin d’en savoir un peu plus, nous avons discuté le Dr Réjean Thomas, fondateur et président de la Clinique médicale l’Actuel.
 
Quel est l'intérêt pour Montréal de faire partie de l'Initiative 95-95-95 ?
Depuis quelques années, le programme de lutte contre le sida des Nations-Unies (ONUSIDA) vise l’éradication du VIH d’ici 2030. Cible ambitieuse certes, mais possible. Pour y parvenir, la première étape est l’atteinte des objectifs 95-95-95. Quels sont ces objectifs? 95% des personnes séropositives doivent connaître leur statut sérologique; 95% des personnes qui sont séropositives doivent prendre un traitement antirétroviral; 95% des personnes qui prennent un traitement antirétroviral doivent avoir une charge virale (la quantité de virus dans le sang) indétectable. Cette initiative repose en grande partie sur l’implication des municipalités. Paris est la première ville à s’être engagée à cela le 1er décembre 2014. À l’heure actuelle, nous ne disposons pas de chiffres précis sur la surveillance de l’épidémie. Cela dit, on estime qu’au Québec, environ 80% des personnes vivant avec le VIH connaissent leur statut sérologique; on est loin de 95%. Par contre, en ce qui concerne les traitements et leur efficacité, les résultats sont très bons : par exemple, à l’Actuel, 97% des patients sont sous traitement et, parmi eux, 95% ont une charge virale indétectable. Atteindre les objectifs d’ONUSIDA, c’est tendre à éliminer la transmission car Indétectable = Intransmissible. C‘est en favorisant l’accès au dépistage et à la mise sous traitement rapide des patients après le diagnostic que l’on contribuera à l’éradication du VIH.
 
Est-ce que la nouvelle administration de Valérie Plante est tout aussi impliquée dans l'atteinte de ces objectifs que ne l'était l'administration précédente de Denis Coderre ?
On aurait pu craindre que le travail amorcé avec l’équipe de M. Coderre soit ralenti avec l’arrivée d’une nouvelle administration. Cela n’a pas été le cas. Tel que prévu initialement, le 1er décembre 2017, Journée mondiale de lutte contre le Sida, Mme Plante a signé la Déclaration de Paris, faisant de Montréal la première ville canadienne à rejoindre «l’initiative des villes sans Sida» engagées à éliminer l’épidémie de VIH. C’est une excellente nouvelle. Les différents comités de travail de l’initiative montréalaise avaient déjà bien commencé la réflexion sur les recommandations à implanter pour éradiquer le VIH. Il reste du travail à faire que nous allons poursuivre avec l’équipe de Mme Plante. 
 
Est-on bien outillé à Montréal - avec la santé publique, les cliniques et les différentes instances - pour atteindre ces objectifs de 95-95-95 ? Y a-t-il suffisamment de ressources ?
Nous avons la chance de vivre dans une société riche qui dispose de ressources, de soins et de services. On a souvent tendance à penser qu’on manque de ressources pour parvenir à nos fins. Parfois il suffit de repenser leur répartition ou d’augmenter leur accessibilité. Aujourd’hui, nous disposons de divers moyens de prévention biomédicaux qui, combinés, peuvent contribuer à éradiquer le VIH. Premièrement, la prophylaxie post-exposition sexuelle permet de diminuer le risque de contracter le VIH. Il s’agit de prendre une trithérapie au maximum 48 heures après avoir eu une relation à risque et ce, pendant 30 jours. Deuxièmement, depuis 2008, on sait qu’une personne vivant avec le VIH, recevant un traitement antirétroviral efficace ne transmet pas le VIH par voie sexuelle. Troisièmement, des personnes très à risque face au VIH (par exemple, les hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes) peuvent prendre un traitement antirétroviral à la demande (avant d’avoir des relations sexuelles) ou de façon continue pour éviter de contracter le virus. La PrEP réduit de 90 à 97% le risque d'infection par le VIH, ce qui la rend aussi efficace qu’un vaccin. Il s’agit là d’une avancée spectaculaire en matière de prévention qui est encore sous-utilisée par méconnaissance. Les ressources existent, il faut les utiliser, les diffuser davantage et maintenir la lutte contre le VIH à un niveau prioritaire au plan de la santé publique. Il y a des efforts importants à faire pour rejoindre les personnes qui ignorent leur statut sérologique, notamment en sensibilisant les professionnels de la santé à évaluer les risques de leurs patients de façon plus rigoureuse et à offrir le test de dépistage du VIH de façon plus systématique lorsqu’on dépiste les infections transmissibles sexuellement (ITS). Avec le temps, le VIH a perdu son caractère d’urgence; c’est devenu une maladie chronique mais une maladie qui ne se guérit toujours pas. J’espère que l’initiative Montréal, Ville sans Sida va remettre le VIH au rang des priorités de santé publique.
 
Est-ce que des campagnes de sensibilisation et d’information ne seraient pas nécessaires à ce stade-ci? Autant la Ville que la Santé publique et le gouvernement du Québec, ne devraient-elles pas mettre l’argent qu’il faut pour sensibiliser la population ?
Il faut agir sur plusieurs angles. La formation des professionnels de la santé en est un, comme on vient de le dire. Ensuite, il faut réactiver les cours d’éducation sexuelle dans les écoles si on veut stopper la flambée d’ITS des dix dernières années. Les ITS ont aussi des conséquences graves sur la santé. Les campagnes d’information et de prévention sont essentielles si on veut éliminer le VIH. Les campagnes doivent viser large. La discrimination, l’homophobie, le manque d’estime de soi sont autant de facteurs qui alimentent la transmission du VIH. C’est la discrimination et la peur d’être stigmatisé qui freinent le dépistage, qui réduisent l’accès au traitement et qui fragilisent le maintien des patients dans un corridor de soins. Si on veut éradiquer le VIH, c’est important d’agir plus globalement. Dans un rapport lancé le 1er décembre dernier sur le VIH et la criminalisation, le gouvernement fédéral reconnaît qu’il ne doit pas y avoir de poursuite si : a) la charge virale est indétectable, b) le condom est utilisé, c) à l’occasion de sexe oral. Cet énoncé favorise l’accès au dépistage en réduisant les craintes du diagnostic et devrait être suivi par les juridictions provinciales. La lutte contre le VIH est une question de santé mais aussi le respect des droits de la personne.
 
Nous n’avons jamais été si près d’éliminer le VIH. A Montréal, nous avons des cliniques dédiées au VIH, des unités spécialisées dans les centres hospitaliers, un milieu communautaire actif en termes de prévention et de soutien aux personnes vivant avec le VIH. Il faut une volonté politique forte et j’espère que l’initiative 95-95-95 pourra lui donner un nouvel élan.