Avec DOMINIQUE BOURQUE

Revisiter les théories de Nicole-Claude Mathieu

Julie Vaillancourt
Commentaires
 DOMINIQUE BOURQUE

En décembre dernier, les éditions sans fin lançaient l’ouvrage Penser « l’arraisonnement des femmes » vivre en résistance, une anthologie portant sur les théories de la sociologue et anthropologue française Nicole-Claude Mathieu (NMC). Bien que cette femme de lettres décédée en 2014 soit née dans les années 30, ses théories sont plus que jamais pertinentes à l’actualité contemporaine. Entrevue avec Dominique Bourque, cofondatrice des éditions sans fin et professeure à l’Institut d’études des femmes de l’Université d’Ottawa.

livreQue dire des théories féministes de Nicole-Claude Mathieu?
Elle nous offre des outils pour penser les mécanismes de l’oppression, en particulier des « femmes », comme classe de sexe. Autrement dit, la notion « femmes » pour elle ne renvoie pas à un groupe homogène sur la base d’un trait anatomique spécifique, mais à une assignation à partir d’un trait anatomique présenté comme révélateur d’une différence profonde. Nous sommes désignées femmes à la naissance du fait que l’on n’a pas de pénis et dans l’Antiquité on disait « qu’on était inachevées, car le pénis restait à l’intérieur… » Considérées comme pas abouties, des êtes moindres, les femmes sont ainsi différenciées; entendre en filigrane que nous sommes inférieures aux hommes, destinées à les servir de père en fils. Ça donne une idée de ce que Nicole-Claude Mathieu entend par «femme». Pour elle, c’est important de faire la distinction de ce qui est de l’ordre des mécanismes sociaux, qui désignent les individus (races, migrants, etc.) et le rôle de ces assignations. Ce sont des façons de distinguer les êtres pour pouvoir établir des hiérarchies et «justifier» les inégalités. Par       exemple, pourquoi des femmes se retrouvent dans les chambres d’hommes tels Weinstein, Ramadan (Rozon et compagnie)? C’est que les mécanismes orientent la personne sans qu’elle n’ait la possibilité de réellement s’opposer, puisque les mécanismes ne leur donnent pas les outils. Si les femmes avaient les moyens de résister, elles le feraient, mais une personne qui se retrouve en mer dans une barque sans rames ne peut orienter son canot.
 
Est-ce que Nicole-Claude Mathieu nous donne des outils/des rames?
Dans son article le plus célèbre, « Quand céder n’est pas consentir. Des déterminants matériels et psychiques de la conscience dominée des femmes, et de quelques-unes de leurs interprétations en ethnologie » (1985), elle démontre comment des femmes se retrouvaient dans des situations, où elles ne pouvaient pas consentir, mais uniquement céder, n’ayant pas réellement le choix, le choix de ne pas être dans cette situation. Ceci permet de mieux comprendre pourquoi des femmes brillantes se retrouvent prises au piège par des leaders « tout puissants » parce qu’occupant un poste d’autorité, où les structures sociales produisent et reproduisent les oppressions (misogynies, racismes, hétéroseximes, etc.)
 
C’est sidérant de constater que cette théorie écrite en 1985 trouve un écho social dans le mouvement #MoiAussi.
Effectivement. C’est pourquoi, à l’heure actuelle, je trouve que NCM est d’autant plus importante qu’elle nous permet d’analyser ces situations-là. Malgré leur intelligence et leurs talents, ces femmes qui ont tout pour réussir se retrouvent prises au piège, avec la complicité des structures qui sont en place. NCM explique que le genre, ce n’est pas qu’un comportement, une personnalité, une façon de se vêtir, mais tout un système qui est en place et qui oriente les gens malgré eux. C’est la face invisible du genre dont on ne parle jamais. Elle préfère dire sexe social et sexe   biologique. D’un côté l’anatomie, de l’autre le social qui renvoie à davantage que les apparences, mais tout ce qui conditionne et amène ce genre de distinctions chez les sexe, races, etc. J’inviterais les gens qui ne connaissent pas la théoricienne à consulter au milieu de l’anthologie, le PowerPoint d’Huguette Dagenais, qui dicte les grandes lignes de ses théories. Cela leur permettra d’apprécier la variété des textes de l’ouvrage signés par des sociologues, anthropologues, théoriciennes d’un peu partout à travers le monde, qui expliquent entre autres, comment utiliser les outils de NCM. Cet ouvrage se veut une reconnaissance de la cohésion de NCM, qui n’a pas seulement contribué à enrichir notre compréhension des oppressions, mais qui a agi dans sa vie, en conformité avec ses principes. Elle a osé dire qu’elle était féministe à une époque où cela l’empêchait d’accéder à une reconnaissance et à un poste à la hauteur de ses compétences. Bien sûr, elle s’est assurée d’avoir une autonomie, car sans autonomie, on ne fonctionne pas, mais vivre en résistance lui a coûté très cher, elle en a payé le prix. Elle considérait que c’était la chose à faire pour changer les choses, renverser l’ordre qui contrait non seulement les femmes, mais énormément de gens sur la planète, car nombreux sont ceux et celles qui subissent des pouvoirs d’oppressions. C’est aussi pour toutes ces raisons que NCM est méconnue, mais c’est à nous de la faire connaitre. D’où la parution de l’anthologie aux Éditions sans fin.  
 
L’anthologie sur Nicole-Claude Mathieu,
Penser « l’arraisonnement des femmes » vivre en résistance,
Les éditions sans fin, 2017, est disponible
à la libraire l’Euguélionne (1426 rue Beaudry, Montréal)