Du 23 janvier au 10 février 2018

Du désir et de sa satisfaction à l'Usine C

Denis-Daniel Boullé
Commentaires
Du désir et de sa satisfaction

Deux hommes se rencontrent la nuit. On ne sait rien d’eux, et l’on n’en saura presque rien tout au long de cet étrange échange entre ces deux personnages que l’auteur, Bernard-Marie Koltès désigne comme l’un étant le client et l’autre le dealer. Après Combat de nègre et de chiens et La nuit juste avant les forêts, la metteure en scène Brigitte Haentjens a décidé de s’attaquer pour une troisième fois à une œuvre de ce qu’aucun considère comme le dramaturge le plus exigeant de la fin du dernier millénaire: «Dans la solitude dans les champs de coton». 

Un dealer plus un client font penser bien évidemment à une tran-saction. Mais nous ne serons pas laquelle, puisque la force de cette pièce est de nous amener à ne considérer que tout ce que l’on met en jeu pour obtenir quelque chose que l’on désire et tous les mécanismes que l’on peut actionner pour convaincre l’autre d’accéder à notre requête, de la séduction à la prière jusqu’à la violence. Sébastien Ricard, sublime dans le long monologue de La nuit avant les forêts, replonge sous la direction de Brigitte Haentjens dans l’univers et la langue d’un auteur qu’il affectionne particulièrement. «J’ai découvert dans les années 80 Bernard-Marie Koltès quand j’étais à l’École nationale de théâtre et j’ai été tout de suite fasciné par la langue de Koltès mais aussi par son propos, et surtout aussi parce qu’il y a une force politique. Koltès nous rappelle encore une fois que le théâtre peut-être utile », explique Sébastien Ricard rejoint par Fugues. 
 
La pièce était, selon le comédien, dans un sens prophétique car elle nous emmène dans des contrées qui sont particulièrement criantes aujourd’hui, l’individualisme, la nécessité d’obtenir immédiatement ce que l’on désire, l’incapacité de supporter la frustration et l’attente. Et dans la transaction, l’autre est réduit à un outil servant de truchement pour obtenir ce que nous souhaitons. À moins que l’autre ne soit l’objet même de la transaction. 
 
Toutes les ficelles peuvent être donc tirées, mais elles ont toutes un dénominateur commun, la langue. « Ce qui est extraordinaire dans la langue de Koltès, c’est qu’elle reste simple, explique Sébastien Ricard, c’est une langue de tous les jours, mais transposée de telle façon qu’elle nous surprend et nous fascine. Et puis, Koltès nous montre aussi ses limites, combien elle suscite d’incompréhensions, de méprises, et que l’on doit toujours apporter des précisions sans fin, la manipuler sans pour autant en finir avec elle ». D’autant que dans une relation de transaction, elle est au service d’une manipulation.
 
Mais au-delà de la transaction, il s’agit bien de la solitude à combattre, de la recherche d’une rencontre qui apporterait de la chaleur, de la vie, qui serait plus qu’une satisfaction éphémère et futile. Et par de là-même, il ne faut plus s’intéresser à chercher s’il est question d’un deal de drogue ou encore d’un échange entre un prostitué et un client, mais bien de deux hommes brisés qui cherchent avant tout à partager sans y arriver (ou du moins comme l’on serait en droit de l’attendre) leur solitude. L’autre est espoir mais aussi danger et il n’est jamais à notre image, ni à celle que l’on désire. 
 
Pour Sébastien Ricard qui insiste sur la poésie de la langue et le souffle Koltésien. « On peut penser à une œuvre noire, mais à l’opposé, à une œuvre sur la pulsion de vie qui résiste contre la fatalité, insiste Sébastien Ricard, donc une foi en l’humanité ». 
 
Le dealer et le client ne sont que des personnages et illustrent toute forme de relation mais dans l’espace d’un temps très court, celui du théâtre, de la naissance de la rencontre avec l’autre jusqu’à la rupture, comme dans les histoires d’amour qui finissent mal. Mais la question qui demeure essentielle et à laquelle on ne peut répondre. Si nous désirons, qu’avons-nous en revanche à offrir, ou encore, l’autre ne peut-il nous offrir que ce qu’il désire finalement ? Et cette question philosophique reste en suspens dans notre solitude dans des champs aussi ouatés soient-ils.
 
La solitude dans les champs de coton, à l’Usine C, du 23 janvier au 10 février 2018.
Mise en scène : Brigitte Haentjens avec Sébastien Ricard et Hugues Frenette. www.usine-c.com