Questions d’identité

L’épanouissement individuel marque-t-il le déclin de notre humanité?

Samuel Larochelle
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Samuele Larochelle

J’ai peur pour l’avenir. Peur de vieillir dans un monde où les assistants personnels intelligents (Siri, Alexa, etc.) ont plus de considération que certains êtres humains. Peur d’évoluer aux côtés de ceux qui se demandent encore si nos interactions sont meilleures ou pires grâce à la technologie, alors que le problème est ailleurs. En nous. Dans notre façon d’interagir avec nos semblables, avec ou sans gadget entre les mains.  

Je suis un optimiste de nature. Mais j’ai du mal à garder mon sourire quand j’analyse certains comportements dans l’univers du dating, de l’amitié et de la communication en général. Je n’utiliserai pas cette chronique pour critiquer l’existence des applications de rencontres. J’ai autour de moi trop d’exemples d’amis qui ont développé des relations amoureuses, fondé des familles, comblé une envie physique ou tout autre type de besoins pour affirmer que ces outils sont inutiles ou unilatéralement malsains, comme certains le prétendent. Il suffit de savoir s’en servir, d’identifier ce qu’on veut et d’être conscient de l’atmosphère qui y règne. Malheureusement, la dite atmos-phère est de plus en plus difficile à gérer. Je pourrais écrire des chroniques entières sur le racisme, la sérophobie, la grossophobie, l’homophobie intracommunauté, le sexisme et tous les préjugés qui y prolifèrent. Pourtant, même quand ces préjugés sont absents des interactions, il existe encore une quantité folle de faux-pas douloureux. 
 
Chaque jour, notre humanité en déclin ouvre la porte à plusieurs comportements néfastes. Comme cet homme qui, après avoir exprimé qu’il s’ouvrait à vous plus qu’il ne l’avait fait avec quiconque auparavant, sans que vous n’ayez rien demandé, accepte une énième rencontre, avant de faire le fantôme et de vous donner l’impression que vous êtes une quantité négligeable dans sa vie. Ou cette femme qui suscite l’intérêt du plus grand nombre de partenaires possibles, en flirtant, en envoyant des signaux d’attrait et en confirmant le tout avec des gestes, sur une période de plusieurs semaines… jusqu’à ce que vous découvriez qu’elle a toujours vu un ami en vous et qu’elle se justifie en disant que tout est question de perceptions. Alors qu’il n’en n’est rien : vos amis communs confirment qu’elle n’agissait pas en amie et vous apprennent que d’autres personnes ont vécu la même chose avec elle… Au fond, elle fait partie de tous ceux qui valident leur ego, sans égard pour celui des autres. Un peu comme les utilisateurs de Tinder qui ne cherchent rien d’autre que des matchs, sans jamais participer aux discussions. J’ai autant de respect pour ces personnes que pour ceux qui – en amitié, au travail et en amour – ne répondent pas aux textos, ne retournent pas les messages vocaux ou s’imaginent que si Messenger nous informe que notre message n’a pas été lu des jours après son envoi, on peut sincèrement croire qu’ils ne l’ont pas vu apparaître... 
 
Il y a pourtant plus que l’usage déficient de la technologie. Il y a ces gens perpétuellement en retard de 20 ou de 45 minutes. Ceux qui avertissent de leur arrivée tardive alors qu’ils sont déjà tombés dans le trou béant des retardataires. Ceux qui oublient les rendez-vous. Ceux qui confondent l’immense joie d’improviser un horaire avec la destruction pure et simple des plans – élaborés à deux pour le bonheur de tous – pour satisfaire leurs seuls caprices. Ceux qui ne comprennent pas que, tout en étant flexibles avec leur agenda, la majorité des gens qui acceptent un rendez-vous doivent faire des choix durant la journée pour se libérer à temps. Et que l’idée d’attendre 35 minutes dans un lieu public, en composant avec une température, des odeurs ou des personnes peu tolérables, est absolument inacceptable. 
 
Trop souvent, ces êtres dénués de considé-ration n’ont aucune idée de la signification du tact. Ils verront de la censure là où d’autres voient un moyen de protéger les zones de sensibilité d’autrui, en étant franc ET en faisant attention aux mots employés, au ton utilisé et au non-verbal exprimé. Ils se vanteront de dire tout ce qu’ils pensent et de faire tout ce qu’ils veulent, peu importe les conséquences sur leur entourage, avec un sentiment de fierté, sans savoir que l’authenticité peut être synonyme de respect des autres. Ils liront probablement ma chronique en m’accusant d’hypersensibilité, comme un signe de faiblesse de ma part, alors que ma sensibilité et ma capacité d’empathie sont mes plus grandes forces. Ils auront du mal à réaliser qu’on ne peut pas étouffer mon point de vue avec une réplique aussi vide, qui démontre leur réflexe de se déresponsabiliser et leur refus de se questionner.
 
Avec le temps, j’ai tenté d’identifier les causes de tous ces comportements. Je ne peux pas croire que seuls la technologie et les écrans ont mis une distance entre les humains. Il y a nécessairement plus. Comme cette individualité rayonnante, cette quête du bonheur incessante, cette volonté d’écouter toujours plus ses envies, de vivre seul et de s’autosuffire qui, tout en étant fondamentalement positives, viennent parfois avec un lot d’effets néfastes. Comme si, à force de se connecter pleinement à notre humanité, on en finissait, parfois, à perdre de vue celle des autres...