LES MIGNONS : l’amour c’est la guerre!

Abstinence et militance (partie 1)

Frédéric Tremblay
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Frédéric Tremblay

Sébastien a normalement une intuition assez forte, avant une nouvelle rencontre, sur la manière dont elle se déroulera – et la plupart du temps il a plutôt raison. Au lieu d’un sixième sens, ce doit être une capacité à lire avec une précision de scalpel les non-dits des messages virtuels, seuls indices préalablement disponibles pour évaluation. Cette fois, quelque chose lui dit qu’il tombera sur un gars plutôt coincé. Il a peut-être des photos Instagram dans un million de contextes différents, et son métier d’artiste de cirque semble bien le prédisposer à tout sauf à la platitude… le pressentiment reste.

Quand il le voit entrer dans le café, Sébastien a au moins le bonheur de le trouver encore plus beau qu’en photo. Mais son intuition s’avère malheureusement encore plus juste qu’il ne l’aurait cru. La discussion est fluide et intéressante, l’autre a des tonnes d’anecdotes à raconter et il est tout autant capable d’écouter. Mais il finit par s’installer dans des ornières dont il est incapable de se déprendre. Il dit que, ayant été parti en tournée avec le Cirque du Soleil ces derniers temps, il n’a pas eu de sexe depuis de longs mois. De là il en arrive à dire qu’en fait il a eu très peu de partenaires sexuels dans sa vie, et il semble en être assez fier. 
 
- Je ne suis pas comme tous ces gays qui ont couché avec la Terre entière. Il faut vraiment n’avoir aucun respect pour soi-même!
 
Sébastien écoute toutes ces confidences en souriant, mais ne le relance pas. Ceci dit, après une dizaine de tentatives de recentrer la conversation sur ce qu’il a fait plutôt que sur ce qu’il n’a pas fait, sans réussir à le détourner de son idée fixe, il abandonne. Il dit qu’il a encore des travaux à avancer et qu’il doit rentrer.
 
- Oh! dommage, répond son vis-à-vis. Je t’aurais invité chez moi.
- Je ne voudrais pas briser ton vœu de chasteté.
- Je n’ai pas fait de vœu de…
- C’est tout comme. Tu y repenseras. Moi, j’ai eu un certain nombre de partenaires sexuels dans ma vie, dont quelques-uns récemment. Et je n’en ai pas honte.
 
Il se dit que ç’a le mérite d’être clair et, pour donner un poids encore plus grand à sa déclaration finale, il sort dans le froid blizzard de cette soirée d’hiver sans avoir pris le temps de mettre sa tuque et ses gants. Déçu d’avoir perdu son temps, il retourne chez lui d’un pas hargneux en espérant que sa réaction ait un certain impact sur les dates subséquentes de l’autre – ou au moins qu’il ait la chance de tomber sur quelqu’un qui sera prêt à l’accompagner joyeusement dans son slut-shaming.
 
Sébastien est tenté, dans la suite des choses, d’aborder les gens sur les applications par une phrase comme celle-ci : «Est-ce que ça te dérange que j’ai déjà couché avec quel-ques centaines de gars? Si oui, passe au prochain appel! » Mais il n’est pas déjà suffisamment découragé de trouver quelqu’un qui lui convient pour user d’entrée de jeu d’une telle ironie. À la limite, se dit-il, une personne avec assez d’esprit pour l’intéresser serait capable de négocier avec une telle approche. Ceci dit il reste encore en Sébastien un côté romantique qui préfère des présentations officielles, assorties d’une question sur l’un des intérêts démontrés par l’autre – formule qu’il reconduit donc.
 
Même sans qu’il le cherche, il continue d’attirer de tels amants de l’abstinence. Un moment il se demande même s’il n’a pas un désir inconscient d’argument et de se battre, et si ce n’est pas pour cette raison que des personnalités diamétralement opposées à la sienne, du moins sur la question du sexe, constituent la majeure partie de ses discussions. Encore, il y en a certains qui, confrontés par lui, après quelques messages, à une interrogation concernant la prolificité de leur activité litale (un mélange de lit et de létal, expression de son cru dont Sébastien est assez fier), semblent passer le test, mais se trahissent en personne par une mention à propos d’une de leurs connaissances qu’ils blâment d’être en couple ouvert, de séduire tout ce qui bouge, etc.
 
Toujours Sébastien continue d’appliquer avec eux la même politique : se disant qu’il ne sert à rien d’essayer de les raisonner par des mots, il décide de le faire par ses actions. À leur volonté exprimée de retenue, sorte de « jamais avant le mariage » contemporain, il répond en refusant leurs offres et leurs invitations. Il se dit que les refus doivent être bien plus difficiles à recevoir qu’ils le sont à donner, étant donné que leurs échanges l’ont refroidi alors que les autres ont été au contraire réchauffés par eux.
 
Un jour il réalise que ce qu’il est en train de faire, au fond, c’est une véritable grève du sexe. Il réagit aux sermons de ces patrons moraux, lui, leur possible employé érotique, en refusant de travailler pour eux, de leur donner ce qu’ils disent ne pas vouloir. Cette inscription de son action dans un cadre plus large, cette transformation de petites vengeances répétées en un sorte de quasi-militance, rehausse son plaisir. Il se rappelle de cette pièce de théâtre de l’Antiquité grecque qu’il a lue au cégep, Lysistrata d’Aristophane si sa mémoire est bonne, dans laquelle les femmes privent leur mari de l’usage de leur chair dans le but de faire cesser la guerre. Il est en train de ranimer le projet pour le retourner contre les nouveaux contempteurs du corps.
 
Il a la grève, soit, mais il lui manque l’union; il se dit donc qu’il doit absolument en parler aux autres mignons. De ce qu’il sait, la plupart d’entre eux filent le parfait amour et n’auront sans doute pas les mêmes raisons que lui de vouloir participer. Mais si leurs copains approuvent, voire veulent se joindre, peut-être tous ensemble pourront-ils avoir un impact même minime sur la façon dont les gais assument leur sexualité.