Du 22 au 25 février 2018

Amok ou la passion meurtrière

Denis-Daniel Boullé
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Une nouvelle de Stefan Zweig, Amok, un comédien, Alexis Moncorgé, n’attendant pas que le téléphone sonne pour travailler. Le résultat, un spectacle qui tourne depuis quatre ans et qui ne cesse de recevoir des éloges aussi bien du public que de la critique. Un défi de taille qui conduit à un pari gagné. Comme quoi, les idées les plus folles et les plus improbables peuvent conduire à de petites merveilles théâtrales.

On connaît l’écrivain autrichien, Stefan Zweig — ami de Sigmund Freud, d'Arthur Schnitzler, de Richard Strauss et d'Émile Verhaeren — qui a su si bien dépeindre la société de son époque et en saisir les contradictions aussi bien individuelles que collectives. On connaît moins cependant, ce jeune comédien français, Alexis Moncorgé, qui après des études théâtrales et quelques spectacles se retrouvent devant un téléphone qui ne sonne pas. «Je me suis dit qu’il ne fallait pas attendre que des propositions arrivent à moi et donc, de choisir moi-même ce que je voulais faire. Je rêvais d’un monologue et me suis mis à lire je ne sais combien de textes jusqu’à ce que par hasard, je tombe sur cette nouvelle de Stefan Zweig, et je crois que j’ai été atteint par l’Amok (rire) au point d’en faire l’adaptation pour la scène», d’avancer Alexis Moncorgé.

L’Amok est un acte de folie meurtrière repéré dans différentes sociétés, de la Malaisie à l’Inde, des Philippines jusqu’en Sibérie. Généralement perpétré par un homme qui pour diverses raisons arrive à un point tel qu’il ne peut libérer les tensions et les frustrations en lui qu’en se livrant à une tuerie. Toute ressemblance avec ce qui se passe de nos jours dans nos sociétés n’est donc pas fortuite. L’Amok est donc un passage à l’acte meurtrier. Stefan Zweig au début du XXe siècle choisit l’amour comme moteur de cette folie dans une nouvelle dont le titre exact est Amok, ou le fou de Malaisie. Un homme sur le pont d’un bateau qui revient de Malaisie confie sa folie pour une femme à un voyageur, une confession qui s’étend sur plusieurs rencontres la nuit.

« Ce qui m’intéressait, c’est le mécanisme révélé par cet homme qui le conduit jusqu’à cette folie, l’exposition des raisons, le contexte, l’isolement dans un pays lointain, la rencontre avec une femme qui bouleverse totalement son destin, explique Alexis Moncorgé en entrevue pour Fugues. Il partage son secret avec un inconnu qu’il ne reverra jamais, et nous approchons de l’indicible et de l’ineffable, dans un texte qui est une véritable dentelle ». Alexis Moncorgé mettra deux semaines à écrire l’adaptation de la nouvelle, à peine autant pour réunir autour de lui une petite équipe pour présenter son Amok au Festival d’Avignon. « Le premier soir, il y avait quatre personnes dans la salle, mais heureusement, cela a très vite changé », nous confie le comédien. Tellement changé qu’Alexis Moncorgé reçoit le Molière de la révélation masculine 2016. La pièce n’a cessé de tourner depuis jusqu’à être présentée de ce côté-ci de l’Atlantique.

Happé par ce texte dès sa première lecture, Alexis Moncorgé ne cesse de découvrir de subtiles facettes à ce personnage de fou amoureux : « Je crois que ce qui me séduit le plus, c’est le jusqu’auboutisme de cet homme, dans sa passion tragique sans qu’on sache s’il choisit ou s’il ne peut faire autrement que de s’y conformer ». Ami de Sigmund Freud, Stefan Zweig a été influencé par les théories de la psychanalyse naissante. Mais la question reste sans réponse sur le pouvoir ou non que nous avons sur nous-mêmes et donc d’orienter nos choix.

Amok reste donc une fascinante et étrange confession d’une facette obscure de chacun de nous et qui deviendrait incontrôlable, indomptable et nous faire suivre inexorablement une route menant au précipice. À voir, pour entendre ou réentendre la langue de Zweig et pour découvrir un des comédiens les plus impressionnants de sa génération.

Amok d’après Stefan Zweig. Adaptation d’Alexis Moncorgé Du 22 au 25 février à la 5e salle de la Place des Arts www.placedesarts.com