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L'amour, la liberté et la différence d'une femme fantastique

Sébastien Thibert
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Marina, une jeune serveuse transgenre qui aspire à devenir chanteuse, développe une relation amoureuse avec Orlando, le propriétaire d'une imprimerie de 20 ans plus âgé qu'elle. Tous deux s'aiment loin des regards et se projettent vers l'avenir. Lorsqu'il meurt soudainement, Marina subit l’hostilité des proches d'Orlando qui rejettent tout ce qu'elle représente. Marina va se battre, avec la même énergie que celle dépensée depuis toujours pour devenir la femme qu'elle est : une femme forte, courageuse, digne, une femme fantastique en somme!

Avec le personnage incroyable et touchant de Marina et son étonnante interprète, Daniela Vega (elle même transgenre), le réalisateur Sebastian Lelio nous entraîne dans un monde singulier et libre, affranchi de références dans le film Une femme fantastique.

Un curieux vide en est le centre : le quinquagénaire Orlando meurt et, dès lors, tout tourne autour de lui. Il laisse Marina, la femme qui l'aimait et qu’il aimait. Mais c'est sa première épouse, très pincée et remplie de préjugés, qui prend les commandes des funérailles, pour laver l'honneur de la famille, perverti par cette «transgenre».

Ces ingrédients rendaient un mélodrame possible, autant qu'une comédie. Mais il s'agit surtout d'explorer un flottement, ce temps incertain pendant lequel Orlando semble encore vivant, même mort, et Marina presque morte, même si elle est vivante. Le réalisateur fait corps avec elle, et cette union sacrée rend tout possible. Dans une boîte de nuit, un moment de solitude mélancolique débouche soudain sur une chorégraphie disco, joyeuse comme une renaissance. La dureté d'un cauchemar éveillé et la fantaisie se mêlent. Marina incarne formidablement cet entre-deux. Entre deux sexes, deux identités, elle va de l'avant. Chanteuse de cabaret, elle se forme à l'art lyrique, elle chemine. Face à la vie qui s'arrête, elle est mouvement, au fil d'une trajectoire émouvante et d'un film audacieux

Lelio et son collaborateur Gonzalo Maza, deux brillants scénaristes, créent en quelques scènes intimité et familiarité. C’est déjà beaucoup pour une protagoniste qui, ailleurs, serait traitée comme un sujet d’étude avant d’être un personnage de cinéma. C’est là que réside la modernité de Une femme fantastique, qui s’inscrit totalement dans la veine du new new queer cinema. L’identité de genre de Marina n’est plus le sujet – ou plutôt, elle n’est un sujet qu’aux yeux des autres personnages du film.

Lelio sait enrober ces thèmes en un mélodrame bouleversant, avec ce mélange rare de retenue et de tension, de mystère et de mise à nu, de simplicité et de sophistication.

Le début, superbe, donne le ton. La musique hypnotique de Matthew Herbert, qu’on connait notamment comme collaborateur de Björk, est une autre piste : la voix intérieure d’un personnage en quête de grâce, qui renvoie dans les cordes les voix de ceux qui s’opposent à elle. Marina ne se prépare pas que pour une bataille, mais aussi pour celles à venir. C’est à une héroïne fascinante, moderne, que Lelio nous présente avec bienveillance et une profonde humanité dans cette merveille d’intelligence et de finesse.

Le film UNE FEMME FANTASTIQUE, à l’affiche dans quelques salles au Québec.