Jusqu’au 10 février 2018

Dans la solitude des champs de coton : Une tragédie moderne

Denis-Daniel Boullé
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Dans la solitude des champs de coton est l’un des textes les plus énigmatiques et les plus difficiles de Bernard-Marie Koltès, une rencontre improbable dans un lieu non déterminé entre deux personnages dont on ne saura rien. Un dialogue sous forme de joute entre persuasion et menace, mais dont on sait d’avance qu’il n’y aura ni vainqueur, ni vaincu, mais un immense vide que la parole aura vainement tenté de remplir. 

Brigitte Haenjkens n’en est pas à sa première expérience avec l’œuvre de Koltès. Elle avoue ressentir une immense proximité avec Koltès, elle qui a déjà présenté Combat de nègre et de chiens (1977) et La nuit juste avant les forêts (2010). Il était donc logique qu’elle s’attaque à cette œuvre qui ne cesse d’interroger, de nous interroger.

On ne sait rien de cette rencontre, ni de ce « deal » pour reprendre le mot de Koltès, entre ces deux hommes. Seulement qu’il y aurait dans toute rencontre un combat presque animal du désir qui ne cherche que la satisfaction et donc la victoire. Vendeur et acheteur, prostitué et client, amant et aimé, maître et esclave, tout ne serait que recherche de domination, chacun selon le moment pouvant reprendre le dessus et perdre de nouveau indéfiniment.

La parole, arme et armure, loin d’aplanir les conflits et de résoudre les malentendus ne fait que les cristalliser puisqu’elle n’est qu’au service du désir et de sa satisfaction quelque en soit le prix à payer. Pour être efficace, cette parole doit pouvoir se déplier dans de longs monologues qui touchent et provoquent l’adversaire, tentent de le séduire ou de le manipuler, de le provoquer ou de le blesser, n’induisant que des réactions de résistance, de défense et de contre-attaque de la part l’adversaire.

Le deux comédiens, Sébastien Ricard et Hugues Frenette excellent chacun dans leur partition, se frottant l’un à l’autre sans jamais arriver à percer leur cuirasse de l’autre.

Un léger bémol qui n'enlève rien au plaisir de voir cette pièce. Dans la solitude des champs de coton est un combat oratoire avec tout ce que l’exercice comporte : les feintes, les esquives, les confrontations, les coups portés, les plus nobles comme les plus bas, ceux qui font mouche comme et ceux qui avortent. Brigitte Haenkens a choisi comme dispositif scénique une scène bi-frontale, un immense couloir qui sépare les gradins des spectateurs. Une ruelle, une piste, un lieu fermé qui évoque l’enferment et l’incapacité de s’éviter et de s’échapper. Les deux comédiens se retrouvent ainsi comme sur un ring ou dans une arène se tournant autour, jaugeant l’adversaire, tentant des attaques, comme deux grands fauves avant l’assaut final. Le texte de Koltès porte en soi cet affrontement, il n’était peut-être pas nécessaire de le surligner par la gestuelle débridée et les déplacements incessants des comédiens. Un choix qui peut nous distraire de la langue de Koltès, qui plus que dans toute autre de ses œuvres, requiert l’attention – haletante – du spectateur, la joute entre les deux hommes durant à peine plus d’une heure.

 

Dans la solitude des champs de coton de Bernard-Marie Koltès. Mise en scène : Brigitte Haentjens à l'Usine C

Jusqu’au 10 février 2018. www.usine-c.com