AU-DELÀ DU CLICHÉ

Le soir de tempête qui m’a rappelé le sens du mot «communauté»

Samuel Larochelle
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SAMUEL LAROCHELLE

Un samedi soir de janvier, la fameuse technique des vêtements multicouches ne fournit plus, ma crinière de boucles est dépassée par les événements et chaque cellule de mon corps grelotte. Montréal est confrontée à une température frôlant les 40 degrés sous zéro, le tout agrémenté de vents violents et de poudrerie. Après une demi-heure à attendre l’autobus sur le boulevard Saint-Laurent, je vois enfin son néon flasher quelques mètres plus loin. Je monte à bord et, pendant que mes membres décongèlent et que mes cils décollent, mon cœur se réchauffe. Autour de moi, les sourires se dessinent, les rires éclatent et les regards complices s’échangent. Comme si, pour un instant, nous ne faisons qu’un. Nous, Montréalais de naissance, d’adoption et de passage, nous avançons dans le même tas de métal roulant, solidaires face à l’adversité, en redonnant un nouveau sens au mot « communauté ».   

Quoi de plus étrange que de faire un tel constat dans l’un des espaces où la cohabitation est la plus difficile ? Ces autobus et ces wagons de métros dans lesquels nous sommes souvent coincés, avec le coin d’une mallette dans les flancs, l’haleine fétide d’un voisin dans la face ou la musique trop forte d’un être dénué de respect dans les tympans. Nous nous y entassons par conviction environnementale, pour se déplacer plus rapidement ou par choix financier, même si une part de nous rêve du jour où la téléportation nous évitera de côtoyer ainsi nos semblables. Pourtant, les transports en communs sont l’un des rares lieux qui nous mettent en contact avec des inconnus qui, peu importe leurs origines, leur confession religieuse, leur genre, leur orientation sexuelle ou leur milieu socio-économique, sont tous occupés à vivre la même expérience : se déplacer.
 
Cet exemple banal illustre l’un des plus grands manques de nos sociétés : le sentiment d’appartenir à un ensemble qui partage les mêmes expériences, les mêmes valeurs et les mêmes aspirations. Certains avancent que la technologie nous permet d’être plus que jamais connectés aux gens qu’on aime et qui nous ressemble, peu importe où ils se trouvent, et que les jeunes s’affichent de plus en plus comme des citoyens du monde, plutôt que de simples habitants d’une nation en opposition aux autres. C’est souvent très vrai. Néanmoins, j’ai la triste impression que nous n’avons jamais été aussi peu doués pour vivre ensemble.
 
En plus des effets dommageables des téléphones intelligents sur notre capacité à regarder l’autre, à l’observer, à l’entendre et à le percevoir dans tout son être, nous développons des méthodes toujours plus nombreuses pour éviter les foules : le magasinage en ligne, le cinéma maison, les dvd d’humour ou la multiplication des restaurants offrant la livraison à la maison. Des moyens imaginés pour répondre à des besoins réels et criants : dans une société prônant la performance à outrance, on s’épuise tant à travailler, à consommer et à être des super-humains, qu’on ressent un besoin grandissant pour la détente, le confort, le rien faire, le non déplacement et l’efficacité. En parallèle, on développe une aversion pour l’attente, les lieux publics, les foules et le manque de respect des étrangers. Ceux qui regardent leur téléphone pendant un film, ceux qui rient à des moments qu’on juge inopportuns durant un spectacle d’humour, ceux qui mangent de la nourriture nauséabonde dans un espace commun, ceux qui parlent lorsque ce n’est pas le temps ou ceux qui empestent le parfum dans une file d’attente. Je comprends ces désirs et ces refus. Je réalise aussi que le capitalisme a transformé nos priorités, nos activités et notre rapport aux autres.
 
Quand je compare la situation actuelle avec les décennies passées, voire les siècles derniers, je repense à l’époque où le clergé occupait une place prépondérante dans la culture québécoise avec un soupçon de nostalgie. C’est tout de même ironique de la part d’un chroniqueur qui réfléchissait à la disparition des éléments religieux comme le mariage à l’église, le baptême et la fête de Noël en version traditionnelle, il y a de cela quelques semaines seulement. Voyez-vous, malgré toutes les horreurs commises par les religions du monde et malgré les hauts le cœur que je ressens à la simple idée de me savoir «membre» d’une organisation si souvent odieuse, je suis capable de saluer l’un de ses atouts d’antan : la force de la communauté.
 
Il fut un temps où les Québécois avaient une propension naturelle au rassemblement et à l’entraide, alors réunis autour de leurs croyances. En 2018, j’espère que notre capacité à aller vers l’autre existe encore, sans le prétexte religieux. Et pas seulement en situation de crise, comme lors des inondations du printemps 2017, du verglas en 1998 ou de toute autre catastrophe naturelle et humaine, qui fait ressortir le plus beau de l’être humain. J’ose croire que nous sommes capables de pareils comportements au quotidien. Que nous avons tous au fond de nous l’envie de créer des liens, de former un tout et de découvrir l’incroyable sensation de connecter à quelque chose de plus grand que nous.