L’amour c’est la guerre!

Abstinence et militance (partie 2)

Frédéric Tremblay
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Frédérick Tremblay

Sébastien ressent tout à coup une envie féroce de supprimer l’application à travers laquelle il est en train de discuter. Outre le fait qu’il n’aime pas entretenir une discussion sérieuse sur un petit clavier de cellulaire qui le ralentit, il y a le contenu de la conversation elle-même qui l’enrage plus que tout. Presque d’autant plus que cette fois, c’est du haut d’un doctorat en psychologie que son vis-à-vis essaie de le convaincre que le fait d’avoir des partenaires sexuels multiples est nécessairement pathologique. Mais l’enrobage savant avec lequel est livrée la condamnation ne l’en rend pas moins semblable à toutes les autres qui ont hérissé Sébastien. Seulement, il se dit que les applications resteront une des premières armes dans la campagne qu’il envisage, et il se contente donc de les fermer pour quelques jours.

En parallèle, il convoque une assemblée de Louise et de sa cour. Il n’y a qu’eux, il en est certain, qui pourront le comprendre et le soutenir dans son projet. Quant à savoir s’ils voudront le suivre, c’est une autre paire de manches… et elle ne dépend que de la manière dont il leur vendra l’idée. Il se dit qu’un souper cuisiné juste pour eux mettra bien la table à leur écoute et travaille donc d’arrachepied à préparer la réception. Leur seul moment libre commun tombe un mercredi soir, deux semaines après les invitations : le temps passe plus vite que Sébastien ne l’aurait cru, mais il finit par être capable de tout faire à temps. Il ne pourrait être plus heureux de tous les revoir.
 
Il les connait bien et il sait qu’ils n’apprécieraient rien aussi peu que d’être brusqués dans un sujet sérieux. Il s’abandonne donc avec joie à leurs légèretés d’usage, aux potins obligatoires et aux commentaires salaces de Louise. Et quand il sent un certain creux dans leur éner-gie, une disponibilité dans la coupure du quotidien qu’ils ont réussi à initier, Sébastien se lance : «vous aurez sûrement deviné que je ne vous ai pas rassemblés tout à fait innocemment…» Louise lui adresse un clin d’œil. «Au moins tu es au courant que tu es comme un livre ouvert. C’était bin cute de te voir nous évaluer depuis tantôt pour savoir quand ce serait le plus judicieux d’avancer ton pion.» Puis c’est au tour de Jean-Benoît d’intervenir : «Allez, vas-y, crache le morceau.» Chacun manifeste à tour de rôle sa curiosité à l’égard de ce qu’il a à leur dire.
 
Ainsi donc il ne se fait pas prier et commence l’exposition de son plan avec grandiloquence : « un spectre hante la sexualité, le spectre du mal. » Jonathan lève les yeux au ciel. « Bon, ça y est, les grandes références politiques maintenant. Tu veux créer un parti libertin ? » Sébastien tire la langue. « Non, mais je veux manifester mon désaccord avec ceux qui condamnent automatiquement la sexualité multiple. Je pense comme eux que ça peut manifester un malaise plus profond, mais je voudrais aussi qu’on puisse s’entendre sur le fait qu’avoir eu peu de partenaires et décider d’en avoir un seul n’est pas nécessairement un signe de vie équilibrée et de bonheur. C’est juste que pour l’instant, ceux qui désapprouvent la sexualité multiple ont la tradition pour les soutenir, alors que ceux qui l’acceptent se contentent de le marmonner du bout des lèvres. » 
 
« Et donc, dans quoi tu veux nous embarquer ? » « Je pense qu’on peut mieux argumenter en actes qu’en paroles. Je suis persuadé qu’il y a une grande part d’hypocrisie dans le jugement de la sexualité des autres, et j’en reçois sans arrêt la preuve quand un gars, qui a l’air bin fier de me dire qu’il prend son temps, me propose de retourner chez lui après le premier rendez-vous. Donc je voudrais faire la grève du sexe. Et je voudrais que vous la fassiez avec moi. » Louise s’esclaffe. «Pour moi, ça va être bin facile, j’en ai pas eu depuis longtemps, même avec moi-même, et j’y tiens vraiment pas tant ! » Sébastien lui sourit. « Toi, ton rôle serait plus de nous soutenir moralement. » « Et pour ceux qui ont déjà des relations en cours, qu’est-ce que ça impliquerait ? » demande Valentin. « Si votre partenaire ne fait pas partie de ceux qui crachent sur les autres pour leurs choix sexuels, je ne vois pas de problème à ce que vous continuiez de vous amuser avec lui. Mais j’aimerais quand même que vous fassiez regretter leur morale aussi souvent que possible aux autres. » Et il leur raconte donc la technique qu’il a appliquée une petite dizaine de fois pour tenter d’apporter de l’eau au moulin de la réflexion de ses pseudodates, en se soustrayant à leur volonté pour mieux leur faire comprendre leur incohérence.
 
Bien évidemment ses récits leur tirent quelques chaleureux éclats de rire, mais ils s’admettent aussi en silence qu’ils illustrent parfaitement bien son propos. De sorte que si au départ, c’est une sorte d’incompréhension malaisée qui répond à la proposition de Sébastien, plus le temps passe, plus il sent qu’il se gagne leur participation. Ce n’est pas tant qu’ils fassent esprit de corps et se sentent obligés de se soutenir les uns les autres, même dans leurs outrances; c’est plutôt qu’ils ont tous en eux une fibre militante qui, bien qu’endormie au quotidien étant donné que peu de circonstances leur semblent révoltantes, reste toujours prête à s’enflammer. Quant à Louise, elle se propose même de participer plus directement en contactant les cœurs brisés pour voir s’ils ont compris le sens de ce qui leur est arrivé. Elle a bien le temps, après tout, et ça leur permettra de se concentrer sur leur rôle crucial, soit celui de la fuite après la séduction. Quand ils en arrivent enfin au dessert, la chose est entendue : ils partent tous en croisade.