L’ACTU AU FÉMININ

Voyage, Voyages

Julie Vaillancourt
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Julie Vaillancourt

Voyager, explorer des contrées lointaines, ou rapprochées, découvrir l’autre et se découvrir. L’expérience du voyage peut être très différente qu’elle soit effectuée en couple ou seule. Récits de voyages.

À 19 ans, je suis partie découvrir l’Europe avec mon sac à dos et une amie (une amie, pas une blonde). Ces six mois, en neuf pays, furent marquants dans ce qui allait définir ma vision du voyage. Pour moi, voyager, c’est explorer, visiter. En fait, je suis incapable de partir en « vacances », c’est-à-dire demeurer à l’hôtel ou à la plage et ne « rien faire ». J’ai confirmé ma définition (très hyper-active) du voyage, que très récemment, avec l’expérience du tout inclus à Cuba, en formule solo. Partir seule, comporte ses avantages, dont la liberté de se déplacer selon ses envies, mais aussi ses inconvénients : manger seule au buffet, envisager la possibilité de se faire voler sa serviette à la plage. Ce scénario peut varier, bien sûr, si vous faites des rencontres. Faire des « rencontres », quand on est une lesbienne trentenaire qui part toute seule à Cuba, n’est pas nécessairement chose facile ; l’hétéronormativité saute au visage. D’un côté, des couples hétéros qui viennent se reposer, de l’autre, des gars seuls, qui cherchent la conquête d’une nuit. On n’y voit guère de lesbiennes seules (déjà, qu’elles sont difficiles à repérer au Québec, elles ne s’affichent certainement pas à Cuba).
 
Pendant mon séjour en mode tout inclus, j’ai rencontré: une quinquagénaire hétéro qui venait se reposer en vacances, seule. Comme moi, c’était une rareté. Aussi, deux filles d’Ottawa fin vingtaine et un couple hétéro avec enfant. Ils m’ont dit « trouver courageux le fait que je voyage seule ». Peut-être… À bien y penser, certainement. Voyager seule quand tu es une femme, c’est négocier, constamment : 
 
  1. Avec le regard pathétique qu’on porte sur toi, comme si tu n’avais pas d’ami(e)s (je ne suis pas partie seule par dépit, mais par choix). 

  2. Avec la vulnérabilité (comme si tu avais toujours besoin d’aide pour porter ta valise). 

  3. Avec les lignes de « cruises quétaines à deux cennes » (comme si tu étais désespérée de coucher avec un gars), et ce, à tout moment. Lire un livre dans le hall de l’hôtel ou à une table avec un drink sera indéniablement interprété comme une espèce de « code » sous-entendant : « je tiens un livre, mais je feins de le lire, pour que tu viennes me parler, me courtiser ». 

  4. Regarder constamment derrière son épaule, craindre pour sa sécurité (car tu es socialement le maillon faible, celui qui ne voyage pas seul, qui a besoin d’autrui - masculin, de préférence - pour évoluer dans ces sociétés machistes). Les cubains sont très gentils, avenants, serviables. Particulièrement avec une femme, seule. Certes, on ne porte pas du tout le même regard sur un homme voyageant seul. Cela dit, jamais je ne m’empêcherai de voyager, même si je suis seule.
 
J’ai compris cela, il y a longtemps, lorsque j’étais en couple. Concilier les horaires et les goûts de la conjointe, gérer le portefeuille, organiser le voyage… À l’époque, j’aurais tellement aimé partir avec elle pour visiter une contrée éloignée, dans un pays qui nous était inconnu à toutes les deux; découvrir, ensemble. Ce ne fut jamais le cas. Question de circonstances aussi, puisqu’elle avait immigré au Québec. Ainsi, voyager en couple, devenait synonyme de visiter la belle famille, en France. Le Québécois moyen croit qu’il est très près du cousin français, jusqu’au jour où il habite chez ledit cousin. On a beau parler la même langue, ce n’est pas le même langage. Combien de fois je me suis lancée dans de grandes conversations, pour me rendre compte, au final, qu’on n’avait écouté que mon accent, sans même tenter de comprendre le sujet du verbe. Au début, c’est drôle. Après trois semaines, le rire est jaune. Néanmoins, « vous savez que Bienvenue chez les Ch’tis aura une suite, car vous l’aimez la Ch’timi ayant immigré au Québec, avec qui vous avez décidé de faire votre vie… » Pendant ce temps, des connaissances me disent jalousement que «je suis chanceuse, à chaque deux ans, ou presque, de voyager en France, en mode “tout inclus“ ». Correction : ce n’est pas un « voyage en tout inclus », mais un séjour chez les beaux-parents, où vous êtes «l’amie québécoise ». On sait que vous êtes un couple, mais on n’en parle pas vraiment. On ne pose pas de question sur votre vie, à deux, même si ça fait plus d’une décennie que vous êtes ensemble. L’amourette du p’tit voisin hétéro de 16 ans suscite davantage de questions. Vous vous sentez comme un étranger, pas parce que votre joual fait jaser, mais parce que votre orientation 
sexuelle fait taire. En fait, vous êtes là, à l’apéro, entourée de plein de gens, mais vous vous sentez seule. Isolée, l’expérience du couple qui voyage, ensemble, n’y est pas.
 
Certes, on mange mille fois mieux en France, qu’à Cuba. Mais à quoi bon être entourée de mille personnes à table, si vous vous y sentez seule ? Voyager «seule», est aussi une expérience qui peut se vivre en couple et à plusieurs.