VÉNUS, en salles

Toucher aux questions de race, de génération et de genre

André-Constantin Passiour
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Produit par Joe Balass et écrit et réalisé par Eisha Marjara, le film Venus raconte l’histoire d’une transgenre d’origine indienne qui découvre qu’elle est le père d’un adolescent de 14 ans. Ce n’est pas la première fois qu’Eisha Marjara trempe dans le genre trans. En 2012, elle réalisait «House for Sale» un drame transgenre qui a reçu de nombreux prix lors de divers festivals de films à travers le monde. Dès son premier film, en 2000, «Marjara» reçoit plusieurs honneurs, dont ceux des festivals de Locarno et de Berlin, pour «Desperately Seeking Helen». Eisha Marjara prépare en ce moment une nouveau long métrage intitulé «Calorie» dans lequel trois générations de femmes dont le présent et le passé s’entrechoquent au cours d’un été marqué par le destin en Inde.

Eisha Marjara, qu’est-ce qui vous a incité à écrire cette histoire particulière d’un Indien en processus de devenir une femme transgenre et qui, en même temps, découvre qu’il ou qu’elle est le parent d’un ado?

J’ai toujours été intéressée par les thèmes de genre et de sexualité et leur intersection avec l’identité raciale. Je ne suis pas transgenre, mais en tant que femme indo-québécoise qui a vécu des problèmes d’identité de genre et de dysphorie corporelle, je peux sympathiser abondamment avec les expériences transgenres.

Venus vient après mon court métrage House for Sale qui met en vedette une femme transgenre d’origine d’Asie du Sud (joué par l’artiste montréalais queer Atif Siddiqi) ayant une relation avec un homme marié «hétéro». Je voulais adapter ce court métrage en un film plus long, mais finalement j’ai eu une toute autre idée en tête ici.

J’ai été inspirée par des films où les mères possèdent une forte personnalité, comme Gina Rowlands dans Gloria, ou encore le classique Diva de Jean-Jacques Beineix. Je désirais également explorer comment le lien parent-enfant pourrait ajouter une touche originale à une histoire qui peut être somme toute conventionnelle d’une femme en transition dans un milieu multiculturel appartenant à la classe moyenne. Dans Venus nous avons un adolescent «blanc» en transition pour devenir un homme et son père biologique «brun» en transition pour devenir une femme. J’ai pensé que cette intersection où se rejoignent le genre, les générations et la race, peuvent ajouter une touche de fraîcheur et d’humour à cette histoire. Alors que la plupart des films sur les transgenres sont des histoires de transitions avec des personnages blancs, Venus propose ici une perspective nuancée avec un angle interracial et une famille moderne recomposée ici même à Montréal.

Normalement, dans la culture occidentale, c’est le père qui rejette l’enfant gai/trans alors qu’ici c’est plutôt la mère qui est réticente à accepter que son fils devienne une femme. Est-ce que vous vouliez montrer une différence dans les perceptions ? Est-ce que cette histoire serait la même si elle était vécue dans une «vraie» famille d’ori-gine indienne vivant à Montréal aujourd’hui ?

Les parents de Sid (le personnage en transition) parlent à travers moi et prennent vie ici. Ils ont été inspirés par mes propres parents, en particulier ma mère. Je n’ai pas eu l’intention d’avoir un parent plus dominant que l’autre. Dans les cultures occidentales et orientales, les pères sont dominants, mais ce sont les femmes (les mères) à qui on assigne le rôle de porteuses de la tradition. Les hommes de cette génération s’identifient à leur rôle de pourvoyeur de la famille, mais les femmes trônent dans la sphère domestique et dominent sur les questions familiales. En conséquence, le fait que la mère ait plus de misère à accepter un enfant transgenre est en conformité avec les structures patriarcales. Le fait que Sid soit son seul et unique enfant rend la chose encore plus difficile pour elle d’accepter qu’il veuille se transformer en femme. Si on ajoute à cela le fait que, dans la culture indienne, les garçons sont préférés aux filles, cela rend la chose encore plus plausible dans la vraie vie.

Au début, Sid Gill semble avoir des doutes, elle semble remettre en question sa décision de devenir une femme, mais à la fin elle se sent fermement en contrôle de sa vie et sure de ce qu’elle désire devenir. Est-ce que vous vouliez montrer combien il est difficile de devenir une femme et ainsi parler des différentes phases à travers lesquelles il faut passer ?

Je ne suis pas sure qu’elle remet en question sa transition, mais plutôt celle-ci lui fait peur. Le fait d’être malheureuse [dans la vie] la force à sortir du placard, mais c’est une chose qui est plutôt terrifiante [pour elle]. Nous avons tous peur de l’inconnu. Le slogan de Venus est «se trouver soi même est une affaire de famille». Cela décrit bien le long et ardu chemin que l’on prend pour se connaître soi même. Sid doit composer avec les attentes de chacun à son égard, ce qui entre en conflit avec ses propres expectatives et lui font ainsi perdre de vue son objectif ultime. Elle doit composer avec ses parents, son amant, ses collègues et le public en général. Mais au moins, avec le soutien de ses amis et l’amour inconditionnel de son fils, elle peut cheminer encore pour atteindre ce que son cœur désire….

Dans ce film, la plupart des personnages semblent en conflit les uns avec les autres et à l’intérieur d’eux-mêmes alors que Ralph (Rajinder), l’adolescent, semble accepter les gens tels qu’ils sont. Est-ce que c’était voulu ?

L’ado Ralph est le catalyseur qui met en branle toute l’histoire ici et qui la dynamise. Il est aussi le personnage du film qui est le plus terre à terre. D’une certaine manière, c’est lui qui force les adultes à «sortir du placard» and qui les fait se questionner sur leurs perceptions qu’ils ont d’eux-mêmes et des autres. Avec sa vision non filtrée et particulière de la «réalité», Ralph expose la vérité toute crue sur leurs préjugés, leurs mensonges et leurs secrets. J’ai toujours eu l’idée d’explorer le faussé qui existe entre les générations au sujet du degré d’acceptation de l’ado comparé à celui des adultes, ce qui m’a été confirmé par Jamie Mayers, qui interprète magnifiquement Ralph, et qui a immédiatement endossé l’expérience de Ralph qui reflète, en fait, sa propre expérience de vie!

Aimeriez-vous rajouter quelque chose à propos du film en général ?

Nous sommes particulièrement fiers de l’équipe de Venus. Avec le producteur Joe Balass, Venus ouvre la voie à une nouvelle vision multiraciale du cinéma queer. Nous pensons que Venus est à 2018 ce que My Beautiful Launderette était aux années 1980. Nous avons fait appel à Gordon Warnecke pour camper le père de Sid, il est mieux connu pour son rôle dans ce classique du cinéma queer, en 1985, il donnait la réplique à Daniel Day Lewis, c’était bel et bien un film révolutionnaire pour bien des gens gais faisant leur sortie à l’époque. Il était exceptionnel en ce qu’il dépeignait une histoire d’amour gai interraciale dans un quartier populaire de Londres. C’était symbolique pour nous d’avoir amené Gordon en tant que père d’une personne trans de couleur pour Venus, nous ressentions comme une sorte de transition métaphorique, on passait pour ainsi dire le «flambeau» du père à l’enfant, d’une génération à l’autre. Debargo Sanyal, qui est la vedette principale de Venus, un acteur queer américain, a su capter toute l’émotion du personnage de Sid et son parcours, en lui apportant vulnérabilité, force et, en même temps, beaucoup d’humour. Avec l’apport indéfectible de Elite Casting de Montréal, nous sommes heureux de la diversité de la distribution internationale, avec des acteurs de New York, de la Colombie-Britannique, du Royaume-Uni, de la Nouvelle-Zélande aussi bien que de Montréal. Le montréalais Pierre-Yves Cardinal, reconnu pour son rôle dans Tom à la ferme de Xavier Dolan, incarne ici l’amoureux de Sid en pleine transition, soit Daniel, un rôle que Pierre-Yves était très excité de jouer. Il a été prêt à relever le défi, spécialement de jouer en anglais, et de pouvoir plonger au cœur de ce personnage dans le placard et en conflit intérieur qui tombe amoureux d’une femme trans. Il a trouvé ça assez alléchant… 

VENUS, un film de Eisha Marjara à l’affiche dès le 2 mars

Notez que Gordon Warmecke, (l’acteur emblématique du film My Beautiful Launderette) sera à Montréal pour assister aux projections du premier weekend du Cinéma du Parc, avec d’autres membres de l’équipe du film.