Chronique

Ils voulaient devenir parents, les deux hommes

Samuel Larochelle
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Samuel Larochelle

La parentalité est un concept doux-amer pour moi. Quand je réalise que la moitié de mes amis proches sont parents ou sur le point de l’être, j’observe mon univers social se transformer avec une pointe de nostalgie et quelques soupçons de peur. Je crains qu’ils/elles n’aient plus de temps à m’accorder, que leurs sujets de discussion se limitent à la texture de caca de leur rejeton et qu’ils n’aient plus aucun intérêt pour mes histoires de célibataire sans enfant qui a le loisir d’aller au cinéma, au restaurant, au théâtre, en voyage, où bon lui semble et quand bon lui semble. Ceci dit, je suis soulagé en comptant le nombre de parents expérimentés que j’aurai autour de moi si je deviens papa un jour, et je pétille en réalisant la chance qu’ont les gais et les lesbiennes de ma génération de pouvoir rêver à l’homoparentalité, alors que l’idée d’être gais et parents était une impossibilité, il y a de cela seulement vingt ans…   

Naître homosexuel a longtemps signifié qu’il était presque impossible de donner naissance ou de devenir parent. À moins d’avoir des enfants dans une union hétérosexuelle ou de faire appel à un donneur de sperme ou à une mère porteuse – deux façons de faire peu répandues il y a quelques décennies –, gais et lesbiennes devaient faire le deuil de la famille, de la grossesse, de la transmission des gênes et des efforts investis pour guider des êtres humains qui partagent leur ADN. Cette réalité a d’ailleurs poussé quantité d’hommes et de femmes à renier une part fondamentale de leur personne, de leurs désirs, pour former des couples hétérosexuels ayant le potentiel de procréer. À cette incapacité biologique s’ajoutait/s’ajoute un lot de traditions et de préjugés sur les éléments requis chez les parents pour assurer le bien-être des enfants. Aujourd’hui, j’ai le privilège de contredire ceux qui croient encore qu’il faut un père et une mère pour élever un enfant de façon équilibrée, ou que des parents homosexuels vont assurément pousser leurs enfants à devenir gais ou lesbiennes à leur tour. Au lieu de consacrer une chronique entière pour les convaincre, en m’insurgeant contre leur ignorance, je peux simplement les guider vers d’innombrables études scientifiques qui détruisent chacun de leurs arguments.
 
La science n’est pas la seule à soutenir l’évolution des mœurs. La culture populaire joue également un rôle incontournable. Alors que plusieurs films et séries télé contiennent maintenant des personnages LGBT, et que ceux-ci sont de moins en moins clichés (il reste du chemin à faire, j’en conviens), on retrouve également des jalons de notre histoire dans la musique. En 1996, Lara Fabian écrivait et chantait La différence, un hymne à l’inclusion et à la tolérance, en évoquant une parentalité inexistante : «Ils parlent souvent / Des autres gens / Qui s’aiment si fort / Qui s’aiment comme on dit "normalement" / De cet enfant / Tellement absent». Six ans plus tard, Lynda Lemay conscientisait les mélomanes des deux côtés de l’Atlantique sur les hauts et les bas de l’homoparentalité avec Les deux hommes: «Ils y arrivaient pas trop mal, les deux hommes / Les deux amoureux, les deux mâles / Même s'il était clair dans la tête des deux pères / qu'ils ne pouvaient pas se permettre / Les mêmes faiblesses que l'on pardonne / à tous les parents de la Terre».
 
Quinze ans ont passé. Au Québec, l’homosexualité est acceptée. Le mariage gai et l’adoption par des parents de même sexe ont été légalisés. Les nouvelles générations de gais et de lesbiennes grandissent en sachant qu’ils ont droit d’y rêver. Je suis entouré de membres de la communauté qui y songent sérieusement. Moi-même, je revois mes croyances sur le sujet. Durant l’adolescence, je me suis battu de toutes mes forces contre mon homosexualité, en souhaitant être un homme hétérosexuel qui deviendrait un papa, un mari et un honnête travailleur, en adéquation avec l’image de la réussite traditionnelle, hétéronormative et excessivement contraignante que la société véhiculait. Puis, j’ai réalisé que je pourrais m’épanouir en tant qu’être humain sans être parent, en me concentrant sur mes relations, mes accomplissements personnels et mes voyages. Mais depuis quelques années, je me fais rattraper par un désir de transmission. Une volonté que je comblerai peut-être en enseignant l’écriture ou les communications, en étant présent dans la vie des enfants de mes amis ou en fondant moi-même une famille. À vrai dire, je ne me sens pas encore prêt. J’apprivoise toujours le concept. Mais grâce à tous mes amis parents, je saurai vers qui me tourner si je décide d’ajouter «papa» à ma description de tâches sur Terre. Et je sourirai à l’idée de vivre à une époque où l’homoparentalité est désormais une possibilité..