L’amour c’est la guerre!

Abstinence et militance (partie 3)

Frédéric Tremblay
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Frédérick Tremblay

Quand les mignons sont lancés dans un projet – individuellement déjà, mais plus encore collectivement, quand leurs enthousiasmes se soutiennent et s’enflamment l’un l’autre –, ils n’y vont pas de main morte pour que leurs buts se concrétisent. Dans cette grève de la chair que Sébastien leur a proposée, et qu’ils ont acceptée avec joie, les objectifs sont difficilement mesurables, quoique très concrets. Il s’agit de repérer, parmi la gent gaie montréalaise, les contempteurs les plus virulents du sexe célibataire, de les séduire et de les laisser tomber au dernier moment, seuls avec leur propre désir, pour leur faire réaliser l’incohérence blessante de leur discours moralisateur. Bien sûr ils savent qu’ils sont à peu près l’équivalent d’une goutte d’eau dans l’océan social de la métropole, mais ils s’estiment assez pour croire que cette goutte, si on la fait tomber de manière méthodique et stratégique, peut éventuellement déclencher un raz-de-marée.

Ils laissent à d’autres mouvements les plateformes publiques, les réseaux sociaux et autres hashtags, bien qu’ils s’amusent entre eux à se demander lequel conviendrait le mieux à leur entreprise : #SlutShamingNoMore? #JamaisAprèsLeMariage? Aucun manifeste ne marque le début de leur combat, aucune lettre ouverte n’est publiée pour défendre leurs principes. Comme beaucoup des guerres les plus importantes, celle-ci se mènera avant tout derrière les portes closes, mais ils osent penser qu’elle pourrait un jour, à travers d’autres qu’eux, avoir un certain écho au-delà des chambres à coucher de la nation. En fait, se corrigent-ils, puisqu’il s’agit avant tout de se battre pour faire taire ceux qui parlent trop fort, ils se souhaitent qu’elle diminue l’écho ambiant.
 
Ils vont ratisser loin pour enrôler de nouveaux participants, surtout Sébastien qui, étant l’initiateur du projet, en reste évidemment le plus féroce promoteur. Il va jusqu’à contacter les couples qui ont déjà gravité ou gravitent dans les sphères proches de leur noyau dur : Charles et Martin, qui ont fréquenté Jean-Benoît, ainsi que Charles-Antoine et Marc-Olivier, les parents volages que Louise a découverts et dont Jonathan a fréquenté une moitié un certain temps. Il est resté en bons termes avec eux, même s’ils se sont mis à se voir moins souvent depuis un moment, surtout suivant les aléas des liens qu’ils entretiennent avec ses amis. Il se rappelle assez de quelques discussions qu’il a eues avec eux sur les questions de la sexualité et de l’amour pour penser qu’ils pourraient être intéressés par l’idée, même du haut de leur vie de couple. Il leur propose donc d’aller boire un café et leur explique les tenants et aboutissants de ce qu’il appelle désormais pour lui-même son abstinence militante. (Bien sûr, elle n’inclut pour personne une réelle chasteté, autrement qu’avec ceux qui la prônent trop fort.) Il est surpris par leur ouverture, voire leur motivation franche à prendre part à l’initiative. Ils lui avouent qu’eux aussi en ont assez de tous ces lourds dont ils ont l’impression qu’ils ramènent la sexualité gaie des décennies, ou plutôt des siècles en arrière.
 
Et donc la machine se met en marche. En tant que Napoléon autodésigné de cette campagne de prévention du mépris, Sébastien va jusqu’à libérer une partie de son horaire pour bien coordonner leurs efforts. Il se donne la responsabilité de les appeler régulièrement pour recenser leurs coups : nombre de personnes contactées, nombre d’entre elles correspondant au profil-cible de leurs victimes, technique utilisée pour les approcher, réactions face à l’explication du projet – car chaque « intervention » se termine obligatoirement par une exposition des raisons du piège, qui vire presque inévitablement en débat, mais qui, parfois, se révèle productive. Bien évidemment, l’instant où on est pris les culottes baissées n’est jamais idéal pour bien intégrer quelque argument que ce soit, mais avec certains ils sentent qu’ils ont semé des germes voués à donner des pousses intéressantes. De ces statistiques colligées, il tire des conclusions qu’il rassemble en une sorte de manuel de l’instructeur, autant sous forme de tableaux et de graphiques que d’aphorismes plus généraux sur la pertinence de leur œuvre – ici, c’est le pédagogue en lui qui ressort.
 
Il organise aussi, toutes les deux semaines, un souper qu’il lui fait en même temps plaisir d’héberger, et à ses frais, bouffe et alcool compris. C’est le moment pour lui de présenter, en documents PowerPoint savamment agrémentés de citations rapportées par les mignons et compagnie de leurs discussions avec leurs victimes, la progression de leur plan. On a beau se moquer légèrement de lui au départ, en disant par exemple qu’il est plus que temps qu’il ait des classes à gérer, on admet que sa détermination force l’admiration. D’ailleurs ces soirées sont l’occasion pour lui de démontrer, ce qui parait moins dans ses échanges quotidiens pressés, qu’il ne se prend pas trop au sérieux et qu’une partie de lui continue d’y voir un jeu. « Oublie pas de prendre ça avec un grain de sel! », l’avertit un jour Louise, trouvant qu’il semble s’emporter. « Avec toute une pincée de sel, ma vieille, inquiète-toi pas! », lui répond-il en clignant de l’œil. Le bon mot reste, et tout le monde peut confirmer qu’il représente bien son implication dans la chose : juste assez distant, jamais trop.
 
Et donc malgré le désespoir initial envers sa portée, le mouvement fait lentement mais surement son chemin. Un des points tournants en est marqué quand des proies se mettent à les recontacter pour leur dire qu’ils ont bien réfléchi, qu’ils avaient probablement plus tort que raison et qu’ils sont partants pour répandre la bonne nouvelle, pour peu qu’on ait de la place pour eux. C’est signe d’un double succès : d’abord celui de la conversion, ensuite celui d’une possible expansion exponentielle. Sébastien n’aurait jamais osé en demander autant. Il se charge de rencontrer personnellement chacun des nouveaux bénévoles – se demandant avec incrédulité s’il n’aura pas bientôt atteint le point de bascule au-delà duquel il devra commencer à déléguer certaines tâches. Les modes sont si difficiles à prévoir!