JOHANNE COULOMBE & CÉLINE LESSARD

30 ans d’amour et de liberté

Julie Vaillancourt
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Céline et moi

1988. Les Jeux olympiques d’hiver se tiennent à Calgary, ceux d’été à Séoul. Céline Dion chante Ne partez pas sans moi à l’Eurovision et remporte la victoire. Félix Leclerc s’éteint à l’âge de 74 ans. En 1988, on diffusait à la radio les succès de Mylène Farmer et Michael Jackson. Au cinéma, s’affichaient Le Grand Bleu et Fatal Attraction (avec Glenn Close, coiffée d’une permanente, en vogue à l’époque). L’année 1988 est aussi celle où Johanne Coulombe et Céline Lessard se rencontrent. Trente ans plus tard, le couple se confie sur leur amour et la clé de sa pérennité.

13 février 1988
 
Céline et Johanne seront d’abord amies avant de devenir un couple. Toutes deux militantes à la Coop lesbienne, leur implication dans le milieu fera office de passion commune. «Un jour, en sortant de la réunion, j’ai vu Johanne… On s’est plu au premier regard, mais je ne touchais pas aux lesbiennes en couple!», appuie Céline. Si l’éthique dure, certains couples non. De fil en ai-guille, alors que Céline et Johanne seront appelées à se côtoyer à diverses occasions (dans les bars, à l’école Gilford, etc.), le rapprochement devient inévitable le jour où Johanne quitte son ex. 
 
Lors d’un souper, ses amies la défient: «On sait qui est ta prochaine blonde! Elle s’appelle C. L.» Johanne se lève de table, puis appelle Céline Lessard. «Je ne pouvais aller la rejoindre, car j’avais eu une soirée arrosée, mais le lendemain, j’ai vu Johanne. Je l’ai aidée à acheter un lit…». (Bien que nous pourrions ici argumenter que Johanne avait besoin d’un lit, il y a de ces coïncidences qui ne trompent pas). «Céline m’a dit que ce serait drôle de commencer une relation le 13 février et non le 14, jour de la St-Valentin…» Et selon les dires de Céline, Johanne lui a «presque sauté dessus (lors d’un éventuel souper entre amies)»…
 
De la possessivité à la liberté
 
«Avant de connaitre Johanne, j’ai eu une relation de quelques années avec une autre femme. Cette peine d’amour a été difficile», confie Céline, «car c’en était une de possessivité», ajoute Johanne. «En effet, très possessive», appuie Céline : «je ne pouvais même pas parler au téléphone avec ma mère, sans qu’elle écoute ma conversation. Je ne pouvais plus voir mes amies». Et Johanne d’ajouter: «On se fait manipuler à en perdre son jugement. C’est drôle, car il y a plein de choses que les lesbiennes politiques questionnent, notamment les systèmes hétéronormatifs, mais l’amour, presque personne s’interroge sur comment on doit le vivre… Ce n’est pas parce qu’on est un couple, qu’on ne peut pas être libre!» 
 
Les deux femmes m’expliquent qu’elles ont toutes deux conservées leurs cercles d’amies et passions respectives. «J’ai ma vie de militante et je vais à Ottawa une fois par mois; c’est très important pour moi», explique Johanne «et je n’ai pas de crises (de jalousie) de Céline et je n’ai pas à lui demander la permission». Sans conteste, cette liberté commune qu’elles s’octroient mutuellement, avec respect, est l’une des clés de la longévité de leur couple. Cela dit, «il faut travailler et vouloir cette liberté», ajoute Johanne, surtout dans une société (hétéronormative) où la définition du couple réussi semble passer par l’image (possessive) de «mettre la bague au doigt» de la personne qu’on veut marier par amour.
 
Cette image fait dire à Céline que c’est probablement la raison pour laquelle elle n’a jamais voulu se marier. «Dans un couple on n’appartient pas à l’autre. L’autre n’est pas une possession. J’ai appris que la façon la plus importante d’aimer est de laisser liberté, autonomie et indépendance à l’autre. Si tu l’aimes, laisse le libre, disait ma mère». D’ailleurs, «même si c’est exigeant et pas toujours facile, c’est ce que nous voulions vivre. En 30 ans, nous avons eu des attirances pour d’autres personnes, des fantasmes (non explorés)», explique Johanne «mais quand ça arrive, il faut en parler, communiquer en tant que couple. D’ailleurs, je déteste le mot tromper. On ne fait pas ça contre l’autre, à moins de vouloir volontairement blesser l’autre. Sinon, c’est pour soi que l’on va ailleurs.» 
 
 
De parcours différents, se rejoindre
 
Aujourd’hui âgée de 61 ans, Johanne a travaillé dans le domaine de la formation pendant près de 25 ans. La retraitée, qui formait jadis les secrétaires sur un logiciel dédié à la préparation des bulletins, n’a cependant pas quitté l’environnement éducatif pour autant, puisqu’elle continue l’aide aux devoirs depuis plusieurs années. D’ailleurs, Johanne me montre fièrement des dessins d’enfants, crées spécifiquement pour le 30e anniversaire du couple. Impliquée pendant plus de 20 ans au sein de la revue Amazones d’hier, lesbiennes d’aujourd’hui, la militante fonde avec Dominique Bourque, en 2015, les Éditions sans fin ayant notamment publié les ouvrages Nicole-Claude Mathieu. Penser «l’arraisonnement des femmes», vivre en résistance et Penser la langue, l’écriture et le lesbianisme: Entretiens avec Michèle Causse.
 
«Johanne rêvait d’arrêter de travailler», ajoute Céline à la blague. À n’en point douter, la retraite n’est guère synonyme d’inactivité pour Johanne. Il en est de même pour Céline, à 74 ans. La Saguenéenne d’origine travaillera toute sa vie en comptabilité, avec notamment près de 25 années de loyaux services (à un jour près) dans une entreprise de construction à Laval, sera comptable dans diverses sphères d’activités (maisons d’édition, restaurants, paroisses, théâtres), sans oublier son implication pendant de nombreuses années en tant que trésorière au Réseau des lesbiennes du Québec.
 
La liberté est importante au sein du couple que forme Johanne et Céline, car elles n’ont pas toujours le même beat de vie, appuie Céline, non sans une pointe d’humour: «Johanne milite et voyage et moi j’aime, entre autres, faire la fête». La clé de la pérennité du couple? Malgré des passions et parcours différents, les valeurs communes qui guident l’amour feront voyager les aventurières sur la même route et ce, pendant plusieurs décennies.
 
 
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