Porte-voix

Phobies ordinaires, liberté d’expression, indignations hiérarchisées et l’angle mort homonationaliste

On ne compte plus les épisodes de phobies ordinaires qui insufflent la Belle-Province des radios poubelles aux réseaux sociaux, en passant par les chroniques journalistiques.

Il n’y a pas si longtemps, c’était André Arthur et son Boulevard Sida ou Jean Laberge et son impunité philosophique. Leur homophobie peu subtile a déclenché une réprobation médiatique et sociale quasi-généralisée, et des mesures disciplinaires de leurs employeurs (congédiement et suspension).

Un peu avant cela, on a pu lire un flot quasi-continu de méchanceté, d’ignorance et de désinformation, déversé par les féministes islamo-trans-obsessives et les chroniqueuses réactionnaires habituelles, à propos de la nouvelle présidente de la Fédération des femmes du Québec. Puis récemment, ça a été le sarcasme généralisé autour des nouvelles règles d’adresse des fonctionnaires fédéraux. Ces moments de transphobie ordinaire n’ont pourtant ému que très peu de monde et ne font pas sourciller les employeurs : ça fait débat quoi – car oui en 2018, exprimer ses préjugés cissexistes est encore un débat légitime semble-t-il… Devrait-on alors offrir une tribune à l’antisémitisme dans Le Devoir?

Mais d’autres phobies ordinaires sont alors carrément ignorées. En effet, quand on repense à l’épisode André Arthur que tout le monde s’est empressé de qualifier légitimement d’homophobe, on a passé totalement sous silence sa dimension sérophobe! Arrêtons-nous un instant là-dessus.

Sérophobie impensée

On le sait, le VIH a touché – et concerne encore – les personnes gais bien plus que toutes autres catégories épidémiologiques de la population vivant au Québec. La donnée est factuelle. Évidemment, utiliser une infection pour stigmatiser qui que ce soit est grotesque au mieux, haineux au pire. Mais transposons la situation quelques instants : on rigolerait bien si on entendait un suprémaciste nous dire que les Africains sont inférieurs parce qu’ils ont le paludisme…

Alors d’après vous, comment se sont senties les personnes vivant avec le VIH au Québec, quand tout le monde ou presque s’est écrié comme un seul homme, c’est dont ben dégueulasse de stigmatiser les gais avec le sida!?Certes, mais est-ce si évident? Pourquoi serait-ce fondamentalement stigmatisant d’être, en soi, atteint d’une maladie infectieuse? Pensez-y bien. Derrière la bonne intention antidiscriminatoire, n’étions-nous pas en train de nourrir la sérophobie en reconnaissant le VIH en lui-même comme une arme homophobe?

Le VIH est frappé d’un exceptionnalisme qui le maintien dans une normalisation paradoxale depuis les 20 dernières années. Et ce, même si les personnes qui vivent avec le VIH et suivent un traitement efficace ont la même espérance de vie que les autres et qu’elles ne peuvent plus le transmettre par voie sexuelle. Malgré tous les progrès, le VIH reste un stigmate social dont on ne veut pas se départir. (Cet exceptionnalisme est particulièrement bien déconstruit et expliqué dans le livre des deux chercheurs engagés Gabriel Girard et François Berdougo, que tout.e militant.e pour la convergence des luttes devrait lire).

pour lire l'entrevue parue dans Fugues

Ce silence à propos de la dimension avant tout sérophobe des propos d’André Arthur illustre l’impensé et le chemin qu’il nous reste encore à faire, collectivement, sur cette question. Vivre avec le VIH reste un parcours rempli de stigmatisations et de discriminations, sur les plans social, professionnel, sanitaire, sexuel et affectif. Lorsque vous êtes gais et séropositif, l’affaire André Arthur peut se transposer en une forme d’intersectionnalité conflictuelle : ouais ok, c’est homophobe, mais on n’est pas pour autant des monstres hein! En fait, une légitime indignation peut nourrir une nouvelle discrimination… soyons vigilant.es!

Liberté d’expression

À l’évidence même, ces faits rappellent que les phobies ordinaires existent bien au pays, mais de manière plus ou moins consciente, plus ou moins reconnue et sanctionnée. Et à chaque fois, les entrepreneurs.ses de haine se réfugient derrière le même mantra : la fameuse « liberté d’expression ». Bien commodément, elle n’est  jamais définie.

Et bien récemment, dans la foulée de la controverse bien franco-française des célébritées défendant la culture du viol, Denis Ramond s’est appuyé sur le philosophe Ruwen Ogien pour rappeler que la liberté d’expression consiste à respecter le droit à la parole des autres et à tenter de ne pas nuire à autrui et non pas le droit de revendiquer le droit de dire « ce que l’on pense » et de défendre ses privilèges – en courant de plateau en plateau pour gémir sur les « nouvelles censures »! Force est de constater que c’est à la seconde occurrence qu’appartient l’industrie des radios et journaux poubelles, et nombre de réactionnaires. (Soulignons que transphobie et sérophobie ont cette particularité d’être représentées sur l’ensemble du spectre politique).

Bien entendu, ces cassandres de la liberté d’expression nient l’évidence observée depuis longtemps : l’augmentation des discours stigmatisants dans l’espace public (violence symbolique) provoque une augmentation mécanique des agressions verbales et physiques (violence réelle). Les statistiques en la matière, qui ont suivi l’élection de Donald Trump ou les manifestations anti-mariage pour tous en France, sont implacables.

Et à chaque fois, le même manège : devant la liberté d’haïr l’Autre, se dressent heureusement les barricades de l’indignation, mais malheureusement pas toujours à la même hauteur…

Indignation hiérarchisée

En effet, comment se fait-il que l’indignation face aux propos homophobes aboutisse à un niveau d’unanimisme qu’on ne retrouve pratiquement jamais à propos des discours transphobes ou islamophobes qui n’ont de cesse de se reproduire comme une épidémie sur les réseaux sociaux, de la pratique négrophobe du black face que certain.es cherchent encore à minimiser, bref du racisme en général? Serait-ce parce que certaines discriminations seraient pires que d’autres? Absurde n’est-ce-pas? Et pourtant, sur le plan symbolique et culturel, on est en droit de se poser la question, puisque nous avons affaire régulièrement à une indignation pour le moins sélective, en tout cas à plusieurs vitesses, quand il s’agit des diverses formes de discriminations pourtant interdites par nos Chartes des droits et libertés.

En fait, cette indignation à géométrie variable est le symptôme de représentations socioculturelles beaucoup plus pernicieuses, nommées « homonationalisme ».

L’homonationalisme

Ce concept a été développé par la théoricienne queer canadienne Jasbir Puar il y a plus de 10 ans. Dans son acception la plus répandue, c’est le fait d’instrumentaliser l’acceptation de l’homosexualité à des fins racistes : certaines sociétés seraient, par nature, homophobes, donc leurs ressortissants seraient, par nature, homophobes, ce qui justifierait une réponse raciste à leur égard. Son corolaire appliqué aux femmes et au sexisme se nomme « fémonationalisme ». On pense notamment à Marine le Pen et au Front national qui manient en France ces deux idéologies avec exemplarité pour mieux justifier leur discours xéno/islamophobes, ou encore La Meute bien de chez nous. Mais en fait, l’homonationalisme, comme nous l’explique Shon Faye dans une vidéo très accessible, c’est bien plus que cela.

Il s’agit en effet d’un principe d’analyse ou d’organisation politique global – non pas d’une idéologie personnelle que l’on peut choisir ou désavouer en tant qu'individu. Il s’avère plutôt être la façon dont l'acceptation et la tolérance pour les sujets gais et lesbiens sont devenus le baromètre par lequel le droit à et la capacité pour la souveraineté nationale sont évalués. Autrement dit, il ne s'agit pas du moment où des personnes LGBT et des racistes s’entre-instrumentalisent, mais d’une critique qui soutient que tous les mouvements libéraux – notamment des droits LGBT et y compris les libéraux de Gauche – fixent une certaine idée du progrès social et de la modernité, basé sur la présomption que les nations occidentales seraient capables d'inclure toutes les populations marginalisées, et capables d’être bienfaitrices pour tous ses sujets, notamment minorisés. Puar soutient au contraire que ces postulats et ces discours ne peuvent pas être vrais, car dans les faits, ils ne permettent qu’à certaines populations de jouir pleinement de la citoyenneté juridique et culturelle au détriment des autres – en particulier les personnes racialisées et/ou musulmanes.

Quand on analyse les réactions sociales, médiatiques et politiques asymétriques, selon qu’il s’agisse par exemple d’homophobie ou d’islamophobie, à travers le prisme homonationaliste, on se rend bien compte que ce concept n’est pas qu’une vue de l’esprit mais bien une réalité socioculturelle. Si malgré tout vous en doutez encore, demandez-vous pourquoi nous fêtons en cœur la Journée internationale de lutte contre l’homophobie alors que nos états fédéral et provincial viennent de refuser, un an après les attentats de Québec, de promulguer une Journée nationale contre l’islamophobie?

Sébastien Barraud, Patrick Charette-Dionne