À l'affiche dès le 13 avril

Abu ou faire la paix avec soi et sa famille

Sébastien Thibert
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Arshad Abu boat
Photo prise par © Arshad Abu

Les relations familiales tendues ont cette façon de venir nous hanter et de ne pas vouloir être oubliées. Arshad Khan ne voulait pas forcément parler de son histoire, mais prenant son courage à deux mains, le cinéaste montréalais l’a racontée dans un film personnel et touchant.

La migration est l’une des choses les plus difficiles au monde. Ça, et faire son coming out. Il a fallu des années à Arshad Khan pour être en paix avec ces deux éléments. Le long périple qui l’y a mené, il le relate dans Abu (qui signifie «Père»), un premier long métrage dédié principalement à son père regretté, un artiste qui, avec le temps, a cessé de s’intéresser à la musique, à la photographie et aux fêtes qu’il aimait pour se tourner vers ses croyances, ses prières, ses prêches, et s’éloigner de plus en plus de son fils.

Le récit commence par l’histoire de ses parents. Qui est intimement liée à celle de l’Inde et du Pakistan. Arshad est le cinquième bébé « très glamour! » du clan Khan. Il aime poser, se maquiller, faire des chorégraphies sur Grease.

Après des années de bonheur à Islamabad, et moins heureuses à Rawalpindi (comme dans «less happy in Rawalpindi»), sa famille s’envole, pleine d’illusions, vers cette terre qu’elle imagine de rêve : le Canada. Là où le jeune homme pense trouver un Nouveau Monde, une nouvelle vie, un nouveau lui. C’est l’hiver 1991. Désenchantement. Il réalise qu’être Pakistanais dans ce nouvel environnement, c’est perçu comme nul, pas cool, et ça devient très épeurant.

À travers ce documentaire, c’est aussi sa propre quête spirituelle que le réalisateur raconte, et son désir de réconcilier sa religion et sa vie personnelle. Une vie qu’il a longtemps voulue conforme à la société de son Pakistan natal et aux désirs de son père, qui niait l’homosexualité de son fils, l’exhortant de changer, de « faire un effort ». Arshad Khan a grandi en pensant qu’être gai était une anomalie. Jusqu’au jour où il a décidé de faire son coming out… et d’être honnête avec lui-même. Pour lui, la bonne chose à faire était de ne pas détruire la vie d’une femme juste parce que la société lui disait de l’épouser.

D’une voix apaisante, Arshad narre le film de façon poétique, profonde, personnelle, perceptive. Les moments de véritable joie sont jumelés à ceux de grande peine. Une scène particulièrement tragique montre la mère de Khan qui montre sans équivoque sa désapprobation de l’homosexualité. Dans la douleur de l’adolescence, dans le rejet et la différence, dans l’incompréhension de ses propres désirs qu’il croit interdits, une lumière jaillit en la personne d’une bibliothécaire qui, un jour, lui glisse un exemplaire du Maurice de E.M. Forster. Un roman relatant un amour homosexuel. Encore aujourd’hui, Arshad est éternellement reconnaissant à cette dame d’avoir été si attentionnée, d’avoir vu qui il était.

En regardant Abu aussi, on voit Arshad. Son amour infini pour sa grande sœur, une femme forte qui s’est battue pour sa liberté. Sa tendresse pour sa maman, qui accepte, avec difficulté qui il est. Puis son engagement militant pour la paix dans l’après 11 septembre.

Celui qui a étudié en cinéma à Concordia perçoit le monde autrement. Toute sa vie, il a eu peur de ce que les gens allaient penser de lui. Il a longtemps été fâché contre son père et le jugement de ce dernier. Et il l’a jugé à son tour. Avec les années, il a compris que sa colère, que sa révolte, que ses diatribes n’allaient rien régler. 

C’est par son cinéma qu’il veut  émouvoir les gens, inspirer le changement. Passant habilement des archives personnelles et d’actualité, animation, narration ou entrevues avec un dynamisme prenant, le choix formel de Khan explore avec une lucidité impressionnante la complexité des relations d’une famille. La tristesse côtoie l’humour et le tragique devient touchant et porte espoir. C’est la gamme d’émotions qui traversent le film qui le rend si intéressant. Du coup, Abu porte la marque des meilleurs documentaires à la première personne : il parle au « je », mais aussi du Monde qui l’entoure.

Abu, 

À l’affiche dès le 13 avril. Consultez l’horaire sur Cineplex.com