AU-DELÀ DU CLICHÉ

Merci Jeremy Demay pour ta mauvaise blague sur les bébés homosexuels

Samuel Larochelle
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SAMUEL LAROCHELLE

Jeremy Demay m’a rendu heureux sans le vouloir. Le 23 février dernier, assis parmi les spectateurs venus découvrir son deuxième spectacle intitulé «Vivant», je l’ai vu s’aventurer sur le terrain glissant des clichés homosexuels. Un sourire en coin, il a expliqué qu’on peut facilement reconnaître les futurs gais dès qu’ils sont bébés, puisqu’ils ont les comportements les plus féminins. Instinctivement, j’ai lâché un «ahhh» de surprise, estomaqué par son manque de finesse, alors qu’il était si brillant depuis le début. Puis, je me suis rendu compte que presque personne ne rigolait.   

Réglons tout de suite la question: oui, il est permis et même souhaitable que les humoristes fassent des blagues sur les gais, les lesbiennes, les bisexuels, les trans, les queer et tout le reste de l’acronyme, s’ils en ont envie. Exclure une minorité entière de leurs sujets d’intérêt n’aurait d’autre effet que de mettre ses membres en retrait de la société de façon maladroite et déplorable. Ceci étant dit, comme dans toute chose, il y a la manière, la profondeur de la réflexion, l’originalité du propos, la puissance du punch. Dans l’exemple nommé ci-haut, Demay n’a visiblement pas réalisé une blague de haut niveau, mais je n’ai absolument aucune envie de le lapider sur la place publique en utilisant mes mots comme projectiles.
 
D’abord, parce que son public m’a fait le plus grand bien. Composée de spectateurs de plusieurs origines, d’horizons très différents, de plusieurs générations et de classes sociales relativement nuancées (si on garde en tête que toutes les classes sociales n’ont pas les moyens de s’offrir des billets pour assister à un spectacle d’humour), la foule de l’Olympia de Montréal m’est apparue comme un échantillon encore plus révélateur de la société québécoise que le pu-blic de certains autres artistes très nichés. Non seulement la majorité des spectateurs n’a pas ri au gag sur les bébés gais, mais rares sont ceux qui semblaient se retenir de rire. Comme si la blague du plus Québécois des humoristes français n’abordait pas réellement un tabou à propos duquel on n’a pas le droit de rire, mais qu’elle révélait plus tôt son absence de drôlerie.
 
Une autre raison me pousse à ne pas sortir ma plume bazooka: la formidable personnalité de Jérémy Demay. En plus de préciser très ouvertement qu’il exagère certains stéréotypes pour en faire des blagues, il est un exemple d’homme connecté à son côté plus «féminin». Avec ses deux premiers spectacles et son livre (La liste), il encourage depuis des années des centaines de milliers de Québécois(es) à se connecter à leurs émotions, à s’écouter davantage, à faire de l’introspection, à exprimer leurs joies, leurs colères et leurs peines, plutôt que de suivre le modèle traditionnel de l’homme qui étouffe ses émotions, ignore ses questionnements intérieurs et vieillit avec une colonne vertébrale tout croche, ployant sous le poids des clichés rigides qu’on impose encore aux représentants de la gent masculine, toutes orientations sexuelles confondues, qui espèrent devenir de «vrais» hommes.
 
Parce que voilà le fond de l’histoire: les guillemets utilisés dans le précédent paragraphe sont d’une nécessité absolue. Les vrais hommes n’existent pas plus que les catégories de comportements féminins et masculins, ni chez les bébés, ni chez les enfants, ni chez les adolescents, ni chez les adultes, ni chez les personnes âgées. Je comprends que ce soit rassurant d’avoir des modèles à suivre et des repères, quand on essaie de relever l’incroyable défi de se définir en tant qu’humain et qu’on évolue dans un monde en constant changement. Les carcans et les balises rassurent bien des gens, leur donne l’impression d’exercer une forme de contrôle sur leur vie, d’avoir une emprise sur ce qui leur arrive. Évidemment, ces personnes ont le droit d’adopter des comportements qu’ils jugent en phase avec leurs besoins, mais jamais ils ne pourront imposer leur vision monolithique au reste de la société.
 
Même s’il est possible de regrouper des individus de même sexe qui partagent des habitudes, des réactions, des goûts et des réactions semblables, il y aura TOUJOURS des exceptions. À vrai dire, ces exceptions sont souvent si nombreuses qu’elles détrui-sent automatiquement toute forme de moyenne et de normes sociales. Un garçon peut jouer avec ses camions dans le sable, aimer le rose, se chamailler avec son voisin et pleurer quand il est ému, tout comme une femme peut détester les robes, développer sa forme musculaire, avoir envie de s’endormir dans les bras d’un amoureux et se maquiller en écoutant de la pop bonbon. Toutes les combinaisons sont possibles. Rien n’est tout à fait noir ni tout à fait blanc. Pas plus les bébés gais que mon opinion sur le talent de Jérémy Demay.