l’amour c’est la guerre!

Abstinence et militance (partie 4)

Frédéric Tremblay
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Frederick Tremblay
Sébastien s’est dit tout le long de leur conversation que celui-là est sans doute le moins pire de tous ceux contre qui il a porté sa croisade. Ce n’est d’ailleurs pas précisément du mépris contre le sexe prodigue, ce qui se sent dans son attitude quand il parle des autres gays de sa génération : c’est peut-être plus quelque comme de la lassitude. Pourtant Sébastien use de la même méthode et du même discours que toujours. Il porte les mêmes coups aux mêmes endroits. Même s’il le trouve assez beau et qu’il souffre donc de devoir essayer de le détruire, il le fait par principe autant que pour la forme, par entêtement autant que par habitude. Mais il repart du café où ils se sont rencontrés avec une boule dans la gorge. Il faut dire que son vis-à-vis l’a quitté d’une manière plus émotive encore, semblant presque sur le point d’éclater en sanglots.
 
La culpabilité le taraude et le suit jusque dans son lit. Il se réveille même une fois ou deux, en sueurs, en s’imaginant le Jacob en question, déjà probablement sur le bord du désespoir, voire même cliniquement dépressif, se bourrer de pilules ou se jeter d’un pont. Le lendemain, tout sauf reposé, il ne se sent pas disposé à aller aux nouvelles du front de l’abstinence comme il avait prévu le faire. Il lui faut absolument retrouver Jacob, s’expliquer davantage, aller jusqu’à s’excuser s’il le faut pour éviter le pire. Dans sa paranoïa, il ne fait qu’entrevoir la possibilité que ce remords exagéré ne soit qu’une ruse de son esprit pour le renvoyer à un objet de désir. S’attendant à ce qu’il l’ait bloqué de toutes les applications et autres plateformes où ils s’étaient ajoutés, il est surpris de voir qu’il ne l’a même pas désamifié de Facebook. Parce qu’il n’en a pas pris la peine avant de passer à l’acte? songe-t-il avec horreur. Il s’empresse de lui écrire, ses doigts s’entremêlant sur le clavier pour taper plus vite : « Salut Jacob! Je tenais à m’excuser pour hier soir. J’y suis allé un peu fort avec toi. J’espère que ça ne t’a pas traumatisé. Je me sens vraiment mal de la manière dont ça s’est terminé. Si tu veux qu’on se revoie pour en parler, n’hésite pas. »
 
Puis il se met à faire les cent pas dans l’appartement. Dès qu’il voit que Jacob a lu son message, il pousse un grand soupir et se permet enfin un moment de détente en se jetant sur son lit. Jacob lui répond rapidement : «C’est une idée. Tu es libre quand?» «Dès maintenant si tu veux.» «Dans mon cas, le plus tôt irait à ce soir. Je propose une promenade au mont Royal au lieu d’un café. Ça te va?» Rendez-vous est donc pris au pied du monument à George-Étienne Cartier. C’est donc avec la conscience un peu plus légère, et le corps aussi grâce à une sieste plus que nécessaire, que Sébastien peut se rendre à son quart de travail de l’après-midi au dépanneur. Dans les moments de calme au comptoir, il se permet de texter pour remplir ses devoirs envers les mignons et les nouveaux soldats qui ont récemment rejoint leur lutte. Il sent qu’une partie de lui y croit déjà un peu moins qu’hier et il ne sait trop s’il doit s’en désoler.
 
Quand Sébastien voit Jacob arriver du banc où il est assis, il a un pincement de cœur. Soit il était trop occupé hier à l’écouter pour savoir comment mieux le piéger, soit Jacob a fait ce jour-là, pour leur deuxième rencontre mais pas leur deuxième date, un effort particulier pour se mettre à son meilleur : quoiqu’il en soit sa beauté renverse Sébastien. Mais il s’oblige à se rappeler ce pour quoi il lui a proposé qu’ils se revoient. En fait, est-il vraiment sûr de le savoir? Et comment peut-il être certain que les motivations de Jacob sont les mêmes? 
 
Quoiqu’il en soit il se lève et se dirige vers lui. «Salut! Ça va?» «Un peu mieux qu’hier soir», dit Jacob en souriant. Le sourire est simple, détendu, juste assez mélancoli-que, tellement contrastant avec la mâchoire crispée que ses souvenirs ont retenue. «Excuse-moi encore…» Jacob l’interrompt : «Il n’y a rien à excuser, on le sait tous les deux. Tu ne voulais pas me blesser, mais juste continuer ton projet. J’ai fait mes petites recherches et j’ai quelques amis qui te connaissent, soit qui s’impliquent dans ta cause, soit qui en ont été victimes. Mais tu m’as mal compris.» «C’est-à-dire?» «Je t’ai pas invité ici pour rien. On peut en parler en marchant.»
 
Ils se lancent donc dans l’ascension de la montagne par le chemin principal, tout en parlant d’amour, de sexe et de sujets connexes. Sébastien trouve étrange de discuter de choses aussi intimes à portée d’oreilles étrangères, mais Jacob semble n’y voir aucun problème et il se soumet donc à son aise. D’ailleurs ce sans-gêne aussi contraste avec ce que démontrent habituellement les néochrétiens auxquels il s’attaque. Il lui raconte qu’il a déjà été escorte, à une époque où il ne s’estimait pas assez pour penser qu’il s’accomplirait publiquement et pouvait développer d’autres talents que son charme. La sexualité profuse, il la connait donc bien. Est-ce la raison pour laquelle il n’est plus capable d’avoir du sexe que par amour? Probablement en partie. Il ne blâme pas ceux qui en ont en cherchant du pur plaisir. Il les jalouse même un peu. Mais voilà : il est ailleurs. Pas plus loin, plus haut, plus quoi que ce soit; tout simplement ailleurs. «Je n’ai pas dépassé le sexe. Je l’ai juste consommé, consumé et fait disparaitre.» À ces moments, un déclic se fait entendre en Sébastien, lui faisant comprendre qu’un morceau de son puzzle personnel vient de se mettre en place.