Où sont les lesbiennes?

Solidarité féminine (Spice Up Your Life!)

Julie Vaillancourt
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Julie Vaillancourt
«On ne naît pas femme, on le devient»1 écrivait Simone de Beauvoir. Devenir une femme n’est pas chose facile. C’est non seulement développer son être au sein des principes du patriarcat, mais cons-tamment devoir négocier avec le manque de solidarité féminine. 
 
D’emblée, si vous pensez que je fais preuve de pessimisme, vous n’avez peut-être pas tort, mais sachez qu’il demeure informé. Prenons d’abord une figure de style de la culture pop contemporaine, question d’illustrer mon propos. En 1996, je suis une adolescente comme les autres, qui écoute les Spice Girls. Ce groupe britannique propulse à l’avant-scène les préceptes du Girl Power, un «mouvement et phénomène culturel inspiré du féminisme, porté par des idoles de la musique pop» où les femmes «libérées» réclament leur autonomie, puisque défini «comme une attitude entre les jeunes femmes, manifestée dans l’ambition, l’assurance et l’indépendance»<sup>2</sup>. Jusque-là, j’ai le goût de signer sur-le-champ pour devenir la 6e Spice Girls (en 1996, bien sûr). L’argument principal du Girl Power est que «les femmes ne sont pas des objets sexuels, mais bien des sujets complètement sexuels». Là, j’ai moins le goût de signer… «Stop right now thank you very much…»<sup>3</sup>
 
Les Spice Girls ont non seulement popularisé le Girl Power, mais le représentent. Elles sont toutes des représentations féminines différentes, mais surtout des sujets sexuels différents. Derrière cette idée «des filles assumées qui sont les meilleures amies du monde» ayant toutes «droit au respect et à l’amour, malgré un physique dit différent», elles sont avant tout des sujets sexuels qui recherchent la satisfaction visuelle de l’homme. Si on ajoute au fait que les gérants et propriétaires de maisons de disques sont majoritairement masculins, tout ce concept «des filles cool autonomes» n’émane que d’un produit (pensé et entériné) par la phallocratie. «Tell me what I want, what I really, really want…»<sup>4</sup>
 
À 16 ans, je rêve d’être Sporty Spice. Quelques années plus tôt, j’expérimentais dans la cour d’école, le manque de solidarité féminine, au sein de mon groupe de Spice Girls. Bien avant ma puberté, je courrais plus vite que tous les gars de l’école, je les battais au tir au poignet, gagnais plein de médailles, à la sueur de mon front. J’avais le respect de la gent masculine. (À vrai dire, les gars, je m’en foutais. C’est plutôt l’esprit compétitif qui m’excitait. Et pour la forme, à 10 ans, je n’étais pas consciente de mon attirance sexuelle pour les filles). J’aimais être avec mon groupe d’amies filles, car on avait les mêmes intérêts, on jasait de plein d’affaires. Jusqu’au jour, où une de mes soi-disant «amies», a retourné la majorité de mes soi-disant «amies» contre moi. Les insultes abondaient de «caniche royal» (les cheveux), à «les-
bienne» (!) Comme je ne me sentais pas concernée, cette insulte-là m’a faite moins mal aux cheveux… Aujourd’hui, je comprends d’où viennent ces insultes: la jalousie. Je n’étais pas parfaite, loin de là. Mais comparativement à cette soi-disant «ennemie», j’étais bien dans ma peau, rassembleuse ET j’attirais l’attention (et le respect) des garçons. J’ai appris que la «solidarité féminine» passait d’abord par le regard des garçons. «Stop right now thank you very much…»
 
Dix ans plus tard, j’ai pu observer ce même phénomène au travail, alors que ma grande (et vraie) amie, une fille spontanée et joviale, avec un charisme naturel, volait la vedette… auprès d’un nouvel employé, alors que toutes les femmes étaient en pâmoison devant lui, sauf moi, (car là j’étais consciente de mon lesbianisme, même si plutôt placardé au travail…) et sauf mon amie, déjà en couple heureux. Puisqu’elle s’entendait bien avec le Beau convoité, toutes les autres femmes jalousaient mon amie, puisqu’elle détournait l’attention du prince charmant, de leurs désirs: «I wanna, (ha) I wanna, (ha) I wanna really, really, really wanna zigazig ah»<sup>4</sup>
 
Cet hymne au manque de solidarité féminine se reflète aussi lorsque vous vous retrouvez dans des groupes de filles, sans présence masculine. Notre façon d’agir en tant que femme, celle qui le devient, demeure informée par les préceptes hétérocentrés du patriarcat: on n’y échappe pas, on y nait! Que ce soit aux études, dans un collège pour filles ou dans des concours de chant, le bitchage devient un refrain incessant, car toutes ces filles sont - souvent malgré elles - en compétition pour le regard, l’admiration et le respect imminent de la gent masculine. Entre lesbiennes, bien que le regard masculin ne soit pas en tête de liste des principales préoccupations, notre éducation fait en sorte que nous ne sommes pas élevées dans une forêt d’Amazones recluses du reste du monde. La compétition entre femmes demeure. Parfois, elle engendre de la solidarité. Souvent, de la jalousie. Le manque de solidarité féminine fait mal aux femmes. Où est donc passé le féminin de fraternité? Il est grand temps de faire preuve de sororité: instaurer le dialogue sororel entre les générations, transmettre aux femmes, qu’elles soient plus vieilles ou plusjeunes, plus belles, ou plus laides, plus nanties, ou plus pauvres. «On ne naît pas femme, on le devient». J’ima-gine qu’on ne naît pas soli-daire, mais qu’on peut le devenir? «Say you will be there, yeah. Say you will be there. Won’t you sing it with me?»<sup>5</sup>
 
  1. Le deuxième sexe (1949)
  2. Oxford dictionaries
  3. Stop © Sony/ATV Music Publishing LLC, Peermusic Publishing
  4. Wannabe © Sony/ATV Music Publishing LLC, Universal Music Publishing Group, Peermusic Publishing. 
  5. Say You'll Be There © EMI Music Publishing, Sony/ATV Music Publishing LLC, Peermusic Publishing