Rencontre avec Dr Frank Mugisha

Figure emblématique du combat des LGBT en Ouganda

André-Constantin Passiour
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Frank Mugisha
Photo prise par © SMUG

Rencontré le 15 août dernier lors de la Conférence nationale «Réalités LGBTTIQA2S : nos luttes, nos victoires, nos défis», durant Fierté Canada, qui s’est déroulée du 15 au 17 août, le Dr Frank Mugisha, directeur général du groupe Sexual Minorities of Uganda (SMUG), une organisation de défense des droits LGBT, a pris quelques minutes pour nous parler de l’Ouganda, de la manière dont sont traités les LGBT dans ce pays, et les combats menés parfois avec succès.

Rencontré le 15 août dernier lors de la Conférence nationale «Réalités LGBTTIQA2S : nos luttes, nos victoires, nos défis», durant Fierté Canada, qui s’est déroulée du 15 au 17 août, le Dr Frank Mugisha, directeur général du groupe Sexual Minorities of Uganda (SMUG), une organisation de défense des droits LGBT, a pris quelques minutes pour nous parler de l’Ouganda, de la manière dont sont traités les LGBT dans ce pays, et les combats menés parfois avec succès.
 
Si vous suivez l’actualité LGBT, alors vous avez déjà entendu parler de l’Ouganda, un petit pays d’Afrique de l’Ouest, avec tout de même plus de 41 millions d’habitants. Pourquoi ? Parce que le 26 janvier 2011, le militant et cofondateur de SMUG, David Kato Kisule est lâchement assassiné chez lui, à coups répétés de marteau. Quelque temps auparavant, un média local, le Rolling Stone, publiait les noms et adresses des gens engagés dans la lutte des droits LGBT, une centaine en tout, le nom de David Kato Kisule y figurait. «David était un ami proche, ce fut une grande perte, mais pas seulement pour moi, mais pour tout le mouvement. En même temps, le décès de David nous a galvanisés encore plus», commente le Dr Mugisha.
 
Le Dr Frank Mugisha a reçu plusieurs prix pour sa lutte, dont le Thorolf Rafto Memorial Prize (en 2011) ainsi que le Prix Robert F. Kennedy des droits de l’homme (aussi en 2011). Il a reçu un doctorat honorifique de l’Université de Gand en Belgique.
 
Assise à côté du Dr Mugisha, Nancy Nicol, réalisatrice de plusieurs documentaires, dont And Still We Rise (film de 2015 sur le combat mené par SMUG contre le projet de loi antihomosexuel du gouvernement du président ougandais Yoweri Museveni et qui prévoyait jusqu’à la peine de mort),  et professeure à l’Université York de Toronto. Mme Nicol hoche la tête. Elle acquiesce.  «Le film [And Still We Rise] raconte l’histoire de mon ami David, de son assassinat, mais c’est aussi l’histoire en marche, il parle aussi du travail qui a été accompli, de ce qui peut être amélioré si on s’y met, si on se réunit», estime le Dr Frank Mugisha. 
 
En Ouganda, tout est sujet de lutte. Même le fait de vouloir enregistrer son association afin qu’elle soit légalement reconnue, fait débat. «Nous poursuivons l’État simplement pour nous enregistrer, pour avoir droit de faire des représentations, de la sensibilisation, même de parler de problèmes de santé et de maladies comme le VIH. Nous argumentons que la constitution ougan-daise protège la vie privée des gens, donc on va utiliser ça en cour contre le gouvernement», explique le Dr Mugisha. «Mais il y a eu de tels cas ailleurs en Afrique et cela a eu du succès, comme au Botswana et encore récemment au Kenya, mais il faut de la persévérance», rajoute Nancy Nicol. 
 
«And Still We Rise, malgré tout ce qui s’est passé et la mort de David Kato, donne de l’espoir, il fournit une meilleure compréhension de la situation en Ouganda. Lorsque les gens le regardent, ils peuvent voir comment cela a mené à une lutte qui a réussie […] Des fois, il y a des gens qui sont arrêtés et on les oublie, mais pas ici, ce n’est pas le cas parce qu’on ne les oublie pas, on se mobilise malgré les nombreux obstacles. Ce n’est pas facile, mais on l’a fait et on le fait encore. C’est çà dont le film parle», rajoute une autre militante du SMUG, Junic Onukuri. «Le documentaire raconte le mouvement, la lutte et la résistance des gens [aux lois antihomosexuelles] et à la société ougandaise conservatrice. Le film apporte un éclairage sur le courage de ces gens qui, malgré par exemple la mort de David Keto, ont continué le combat sans abandonner», évoque Nancy Nicol.
 
L’influence des Églises évangéliques
On ne se l’imagine pas, nous au Québec et au Canada, mais depuis quelques décennies maintenant, les Églises évangéliques américaines, avec leur ultra conservatisme religieux, se sont implantées en Ouganda, pays à majorité chrétienne. Les pasteurs comme on en voit souvent en Amérique – l’actuel vice-président Mike Pence des États-Unis est d’ailleurs issu de cette mouvance religieuse – y sont à présent légion et propose un christianisme dogmatique et fermé aux personnes LGBT. 
 
«Ces Églises et leurs pasteurs propagent beaucoup de haine à l’égard des LGBT qu’ils condamnent avec vigueur, continue le Dr Mugisha. Lorsqu’on ne peut louer un local, lorsqu’on ne peut pas se réunir, lorsqu’on ne peut pas tenir une marche de la Fierté, c’est en grande partie le résultat des prêches des pasteurs évangéliques occidentaux. Les Ougandais sont profondément chrétiens et ils écoutent ces prédicateurs. En théorie, nous avons la liberté de parole et de réunion, mais la réalité est toute autre, nous vivons dans une société ultra conservatrice où il est difficile de faire quoi que ce soit. Les évangéliques font beaucoup de dommages dans la société, les gens ne le savent pas à l’extérieur de l’Ouganda, ils soufflent la haine. On se doit de sensibiliser les LGBT partout du genre de travail que font ces pasteurs […]»  
 
C’est sous l’impulsion de tels prédicateurs proches du gouvernement du président Museveni, que la loi antihomosexuelle prévoyant la prison à vie pour toutes personnes LGBT et qui enjoignait à tout autre individu de les dénoncer sous peine de prison, avait été promulguée en 2013 et ce, malgré le tollé de multiples pays et organisations internationales. Finalement, c’est la Cour constitutionnelle qui l’a invalidée, en août 2014. Bien sûr, le SMUG était en première ligne. «Nous avons bâti une coalition sur les droits humains avec une cinquantaine d’organisations de la société civile. Donc, nous travaillons activement à forger des alliances. Nous avons eu du succès en termes d’appuis locaux, c’est pourquoi il y a eu un certain backlash [suite à l’annulation de cette loi], mais moins que ce que nous aurions pensé», de commenter le Dr Mugisha. Mais ce n’est pas fini car, comme les militants le disaient, on ne sait jamais quand une nouvelle loi restrictive pourrait être à nouveau introduite au parlement.
 
Les soutiens internationaux
Le 26 novembre 2016, lors due Sommet de la Francophonie, à Antananarivo (Madagascar), le premier ministre canadien Justin Trudeau y fait une dé-claration fracassante sur le fait que beaucoup de pays en Afrique ne reconnaissent pas les droits des minorités sexuelles ! Il n’y a pas à dire, il bousculait ainsi les tabous… Qu’est-ce qu’en pense ce militant ? «Des discours comme ceux de Trudeau peuvent avoir un certain impact. Cela est très légitime de faire de telles déclarations [devant une assemblée avec des chefs d’États]. Cela peut amener certains dirigeants à réfléchir», de dire le Dr. Mugisha. Mais concrètement, est-ce que cela donne quelque chose pour les LGBT ? «Il y a plusieurs choses à dire à ce sujet.  Si un premier ministre comme Trudeau le fait sur la scène internationale, c’est que c’est important. Donc, c’est une question de visibilité de la cause. Ensuite, c’est une question de relations bilatérales et de liens étroits avec un pays, qu’ils soient commerciaux ou autres et jusqu’à quel point est-on capable d’influencer ce pays… Ce sont des choses qu’il faut considérer», note le directeur général du SMUG. 
 
«Nous avons reçu beaucoup d’appuis, le film en est un de ces soutiens. Nous avons gagné des appuis partout dans le monde et, pour nous, c’est une protection. En raison de la collaboration de nos partenaires internationaux, il devient de plus en plus difficile pour le gouvernement d’exercer des discriminations. Mais c’est toujours une question de visibilité, si l’on devient visible, on devient en même temps une cible. Alors on doit poursuivre le travail de coopération», souligne le Dr Mugisha. Mais comment peut-on, par exemple ici au Québec, au Canada, aider SMUG ? «En nous contactant directement, en travaillant avec nous par différents moyens, en diffusant ce que nous faisons, en donnant de la visibilité à nos luttes. […] Des gens sont parfois arrêtés, torturés, il faut que cela se sache, c’est la visibilité qui nous rend plus fort», affirme-t-il avec un sourire comme seuls les Africains peuvent le faire.