Des artistes français racontent en chansons les amours et les destins homosexuels

Chanter les amours gaies

Patrick Brunette
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Stéphane Corbin
Photo prise par © Vanessa Buhrig
Stéphane Corbin
Photo prise par © Les Funambules
Photo prise par © Les Funambules

Les Funambules vont traverser l’Atlantique les 3 et 4 mai prochains. Les Funambules? C’est le projet fou de Stéphane Corbin, chanteur et compositeur français. Depuis cinq ans, il se donne corps et âme à ce collectif qui se décline en un album (42 chansons) et aussi en version spectacle qui fera escale au Club Soda, à Montréal à l’invitation de la Fondation Jasmin Roy. Au cœur du projet, cette volonté de donner une visibilité aux amours homosexuelles, aux histoires des gais et lesbiennes et à la diversité de ces histoires. Entrevue avec Stéphane Corbin.




Comment t’es venue l’idée de créer le projet musical Les Funambules?
 
Il faut faire un retour dans le temps. En 2012, en France, une loi a été proposée pour autoriser le mariage pour tous, incluant gais et lesbiennes. Je sais que chez vous ça a passé de façon toute simple comme dans d’autres pays, mais  en France, ça a été extrêmement compliqué. Les débats ont duré pendant des mois et ils ont été extrêmement violents. Jusqu’à un million de personnes sont descendues dans la rue lors de ces manifestations monstrueuses. Ces gens affirmaient que les homosexuels n’avaient pas à avoir les mêmes droits que les hétérosexuels.
 
À quel moment précis tu t’es dit que tu devais réagir personnellement face à cette intolérance?
 
Je regardais les infos à la télé sur mon canapé. Il y avait un reportage dans lequel parlait Christine Boutin, une politicienne reconnue en France pour ses prises de position contre le mariage gai. À la télé, je sentais qu’elle me parlait directement à moi, qu’elle me disait que je n’étais pas un être humain normal. Dans son discours, je l’entendais me dire que je ne pourrais pas avoir d’enfants, parce que je n’en avais ni la capacité ni les droits vu la société. Ça m’a tellement heurté, violenté que le déclic s’est fait à ce moment-là.
 
 
 
Qu’as-tu décidé de faire?
En réponse à la violence de la société, l’idée que j’ai eue, ça a été de mettre en chansons les destins homosexuels, de raconter nos histoires. L’idée était de réunir un maximum d’artistes pour qu’il y ait un maximum de points de vue et que chacun puisse reconnaître dans ces chansons un frère, une amie, un cousin, une grand-mère, un collègue de travail.
 
 
Étant chanteur, tu ne voulais pas écrire toi-même les chansons?
 
Non, je ne voulais pas les écrire seul et raconter seulement mon homosexualité. Je suis très attaché à la diversité des points de vue. La première chose que j’ai faite, ça a été d’appeler des auteurs. Dans les auteurs contactés, le plus jeune avait 15 ans et la plus âgée, 75 ans. Certains que je connaissais, d’autres pas. Et aussi des auteurs pour qui j’avais beaucoup d’admiration, dont certains du monde du théâtre. Au bout de 30 minutes, je recevais un premier texte signé Alexis Michalik. En ce moment en France, c’est l’auteur de théâtre le plus reconnu, le plus couronné. C’était le texte J’ai rien demandé, racontant le magnifique parcours de lesbiennes.
 
Très vite, en quelques semaines, j’ai reçu plusieurs textes de chansons. Aucun ne parlait de la même chose. Le puzzle commençait à s’assembler. Très vite, j’ai su que cet album pourrait se faire. J’ai attendu d’avoir une vingtaine de textes pour commencer à composer les musiques.
 
 
Comment as-tu sélectionné les interprètes?
 
J’ai travaillé beaucoup dans le domaine de la comédie musicale. À Paris, c’est un petit milieu. Je compte entre 100 et 200 artistes qui font ce métier et je les connais tous, car ça fait 15 ans que je travaille dans ce milieu. Je voulais plusieurs interprètes car, pour moi, plus on serait nombreux, plus on pourrait exprimer cette diversité des destins. Ils ont tous dit oui tout de suite. J’ai passé deux ans en studio, tout ça bénévolement, sans même de compagnie de disque. Ça a été fou, car j’ai réussi à réunir 25 musiciens et un quatuor à cordes. À un moment, je me suis dit que ça prendrait aussi des gens un peu plus connus médiatiquement pour nous aider à porter le projet le plus loin possible. On a contacté Annie Cordy, Amanda Lear, Dave, Camille Cottin, Julie Ferrier, Pierre Richard, Virginie Lemoine qui ont tous et toutes accepté sur le coup.
 
 
J’imagine que vous avez essuyé des refus...
 
En effet, j’ai eu énormément de refus à l’époque. À ce moment-là en France, et c’est encore le cas aujourd’hui, c’était extrêmement difficile de s’afficher autour d’une cause qui n'est pas celle de défendre l’homosexualité, mais juste de la raconter. Je peux dire que j’ai eu plus de 200 refus y compris de la part de personnes homosexuelles (ouvertement ou pas). C’est fou de se rendre compte que tous les artistes inconnus ont dit oui à la seconde et ceux connus ont réfléchi, pris leur temps et pour la plupart, ont refusé de participer au projet. Je me rappelle du message d’un manager qui m’a dit que mon projet était merdique, qu’avec ou sans son artiste, je ne vendrais aucun disque. Et ce manager est lui-même gai. Et en plus, il s’occupe d’une artiste qui était la marraine d’une association de lutte contre l’homophobie. J’ai mis quatre jours en m’en remettre. C’est tellement dur et violent surtout de la part d’un mec dont je savais qu’il était gai.
 
À contrario, j’ai eu des surprises incroyables! Vous connaissez Michel Sardou, un des plus grands vendeurs de disques en France? Il est plutôt très réactionnaire, de droite, il a des positions très tranchées. C’est pas un type reconnu pour être très ouvert. N’ayant peur de rien, je l’ai appelé. Il m’a dit que c’était un super projet: «Je veux le faire! Laissez-moi juste appeler ma maison de disque.» Il m’a rappelé une heure après et sa maison disque avait refusé qu’il participe aux Funambules.
 
 
Le disque a été autoproduit. Ça a été difficile de convaincre une maison de disque d’embarquer dans ce projet?
 
Oui, tous les labels ont refusé. Même que deux gros labels avec qui on négociait se sont rétractés en disant que c’était un projet trop clivant, que ça allait brusquer leur public. Autre signe qui montre que ça n’a pas été un projet facile à mener: le spectacle, on l’a joué énormément à Paris, plus de 50 concerts complets mais seulement quatre fois en province. Visiblement, c’est très compliqué de vendre un spectacle qui parle d’homosexualité en France encore aujourd’hui.
 
Mais ça ne t’a pas empêché de poursuivre le projet?
 
Non, car d’un autre côté, je reçois beaucoup de témoignages positifs. Je t’en lis un que j’ai sous la main: « J’écoute vos chansons souvent dans la solitude de ma campagne. Je suis un daddy vivant dans la ferme au milieu du désert français. Ici, pas de contact gai. C’est une grande solitude, une grande souffrance. Je suis aux antipodes de la vie parisienne. Je rêve en vous écoutant. Dans cette région pauvre et isolée vit une population primaire qui vit encore comme en 1960, très loin du mariage pour tous. Je ne sais pas si de Paris vous vous rendez compte d’une telle situation.»
Des témoignages comme celui-là, j’en ai reçu énormément et ça me touche d’autant plus que c’est justement pour ces gens que j’ai fait cet album.
 
 
Outre toi, il y a d'autres artistes ouvertement gais dans le spectacle?
 
Dans l’équipe qui viendra à Montréal, beaucoup plus d’hétéros que d’homosexuels. Je trouve ça génial, car je suis pour l’ouverture, pour l’inclusion. Et ce sont des gens qui se sentent aussi concernés que nous.
 
Dans la troupe qui viendra à Montréal, y’a un jeune chanteur qui s’appelle Doryan. Il avait 20 ans au moment où je l’ai contacté pour ce projet. Il était ouvertement gai depuis peu. Dans le spectacle, il y a quatre moments où chacun de nous raconte en gros quel est notre rapport à l’homosexualité, comment on l’a découvert, comment on l’a dit ou comment on l’a vécu. Doryan m’avait appelé avant qu’on attaque les répétitions, paniqué, me disant qu’il ne voulait pas que ça se sache qu’il était gai. Il avait peur par rapport au métier, par rapport à ses parents. Je lui ai dit: «Tu écris le texte comme tu le sens et on l’adaptera». Au bout de quelques représentations, sa maman est venue voir le concert et il a fait son coming-out sur scène. De tous les moments de scène que j’ai connus, ça a été le plus extraordinaire. Il a commencé à dire son texte comme à l’habitude et puis il l’a lâché pour lancer ceci: «Écoute maman, puisque tu es dans la salle, je voudrais te dire que c’est plus la peine d’avoir peur pour moi, parce que moi-même, je n’ai plus peur pour moi.» Il a ensuite chanté. Je ne sais pas comment il a réussi ça! À la fin de la chanson, il s’est effondré en larmes. Sa mère est montée sur scène, elle l’a pris dans ses bras. Les gens ont applaudi pendant de longues minutes. Tout le monde pleurait. C’était un moment inoubliable. 
 
 
Il y a plusieurs versions du spectacle Les Funambules. Quelle sera celle présentée à Montréal les 3 et 4 mai prochain?
 
Il y a une version avec 50 personnes sur scène qui a été présentée à Paris. Mais le spectacle qu’on va présenter au Club Soda à Montréal est celui qu’on a aussi joué à Paris une quarantaine de fois avec quatre chanteurs et cinq musiciens. C’est cette version qui a davantage plu au public français car, avec quatre interprètes, on s’attache beaucoup plus aux personnes sur scène. En plus de moi (chant et piano), il y a Doryan Ben (chanteur, comédien et danseur), Amélie Manet (avant tout comédienne, elle est dans le projet depuis le début), Vanessa Cailhol (amie de longue date, c’est mon équivalent féminin, mon double féminin!). Les musiciens sont Yorfela, Mariette Girard, Cléo Bigontina, Sébastien Angel et Benjamin Corbeil, le fils d’Yves Corbeil, une personnalité bien connue au Québec. C’est entre autres grâce à la Fondation Jasmin Roy qu’on peut venir présenter le spectacle à Montréal. C’est chouette de voir que Jasmin nous permet de traverser l’océan. Je lui suis très reconnaissant.
 
 
Tu as composé toutes les musiques. Mais je vois aussi qu’il y a deux autres Corbin impliqués dans cet album. Qui sont-ils?
 
C’est mon frère et mon père qui ont écrit des textes pour cet album. Dans mon histoire familiale, on écrit des chansons ensemble depuis plus de 25 ans. C’est mon père qui a écrit la chanson sur Alan Turing par exemple. Il a aussi écrit Histoire d’amours que chante Annie Cordy. Il est aussi l’auteur de la pièce Au début. Un clip magnifique a été fait de cette chanson avec deux danseurs et deux danseuses.
 
 
Tu chantes professionnellement depuis plusieurs années. J’ai vu que tu as deux albums à ton actif. Parlais-tu ouvertement de ton homosexualité à ce moment?
 
Sur mon premier album en 2002, la chanson Avec un homme s’ouvre sur ces phrases «Je vis avec un homme, ça ne devrait pas faire toute une histoire» et la conclusion, c’est que ça ne devrait même pas faire une chanson…
 
Il y a huit ans, j’avais signé avec une maison de disque et mon manager m’interdisait de dire que j’étais homosexuel. Il voulait faire de moi un chanteur à minettes. Il estimait que je n’étais pas trop moche et que j’avais la voix grave, avec un potentiel pour séduire les filles. C’était donc interdit pour moi de le dire sur scène ou même de m’afficher dans les médias avec mon mec. Je précise que ce manager-là était lui-même homosexuel! 
 
Tu as fait ce qu’il a demandé?
 
J’ai mis beaucoup de temps à casser ce contrat avec des avocats. Et quand le contrat a été cassé, j’ai fait Les Funambules. Avant ça, toutes mes communications étaient sa propriété. Je n’ai rien pu faire pendant cette période.
 
 
Plus de cinq après le début des Funambules et six ans après le début des manifestations contre le mariage pour tous, est-ce que les mentalités sur l’homosexualité ont évolué en France?
 
On travaille beaucoup avec SOS Homophobie et on voit que l’homophobie progresse. Il y a beaucoup plus d’actes homophobes pour lesquels les gens portent plainte.
 
Du côté des politiques, notre jeune président qui se dit ouvert ne veut pas parler de ce sujet. Ça a divisé le pays. La France est un vieux pays de droite, il faut faire avec! Les mentalités changent très lentement chez nous. C’est très long et difficile. Même si je suis très ouvert et que je vis à Paris, je ne tiens pas la main de mon copain dans les rues de Paris. Et très peu de gens le font. On m‘a déjà insulté et menacé de me tuer.
 
 
Quelle a été ta motivation profonde tout au long des cinq années qui ont amené à la création du disque et du spectacle des Funambules?
 
Cette impression d’être à la bonne place. Dans ma vie d'adulte, j’ai essayé de faire du bénévolat dans des associations caritatives, mais je n’avais jamais réussi à me trouver une place. Je pense avoir trop d’empathie. Là, j’ai trouvé une façon de m’investir en touchant les gens. Et aussi pouvoir financer les associations dans lesquelles je n’avais pas réussi à m’intégrer. On est rendu à 10000 euros en dons (Association Le Refuge, SOS Homophobie). Je suis à la bonne place car je fais de la musique pour une bonne cause. C’est le projet sur lequel j’ai perdu le plus d’argent, mais pour lequel j’ai plus gagné pour tout le reste! Ça redonne foi en l’humanité après avoir vécu les manifestations anti-mariage pour tous.. 
 
Spectacle Les Funambules au Club Soda, les 3 et 4 mai 2018 (25$)
Billets en vente au Club Soda et sur le www.clubsoda.ca

Album Les Funambules disponible sur www.les-funambules.com




Crédit photos : François Rousseau (pour le collectif Les Funambules)