Les filles de Random Recipe en entrevue

Beaucoup plus que «distrayantes»

Patrick Brunette
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Les filles de Random Recipe en entrevue

Le nouvel album de Random Recipe, Distractions, joue en boucle dans mes écouteurs depuis sa sortie en mars dernier. Leurs nouvelles chansons sont lumineuses, chaleureuses, distrayantes. Dix ans après la naissance de ce band montréalais, les deux filles du groupe prouvent qu’elles sont toujours pertinentes. Rencontre avec Frannie Holder et Fab, deux musiciennes par accident, deux féministes par conviction et deux femmes qui acceptent pour la première fois de discuter homosexualité dans Fugues.

On se donne rendez-vous au bar Renard, dans le Village. Les drinks commandés, je saute sur l’occasion pour palier mon ignorance et en apprendre plus sur ces deux artistes. L’ambiance est joyeuse et la conversation sans filtre.
 
Frannie est née en Louisiane, mais dès l’âge de deux ans, elle déménage avec sa mère et sa sœur à Montréal. Elle fait son primaire et son secondaire en vocation musicale, mais elle déchante: «La musique qu’on nous enseignait à l’école, surtout du classique, c’était pas une forme d’expression mais juste une matière comme les autres, comme les maths ou la chimie.» Frannie met la musique de côté et poursuit plus tard ses études universitaires en développement international, sciences politiques et anthropologie.
 
Fab, elle, rêvait de devenir joueuse de tennis ou dj. Elle étudiait en linguistique quand elle a rencontré Frannie. «On est devenu amies sur MySpace et on échangeait de la musique», raconte Frannie. Toutes deux rêvaient de voyages. «On s’est dit: «Qu’est-ce qu’on pourrait faire comme job qui nous permettrait de voyager?» 
 
Fab, sourire en coin, ajoute: «Moi, toute ma famille travaille pour des compagnies aériennes. Je me suis dit que je pourrais devenir agente de bord, mais faudrait que je porte le costume… qui est le pire ever!» Les deux amies ont décidé de se lancer en musique… malgré leur peu d’expérience. «Fab rappait un peu, faisait du beat box, mais rien de sérieux, se rappelle Frannie. Moi, je jouais de la guitare. Je connaissais quelques accords!»
 
C’est dans la rue que tout a commencé. «À un moment donné, on a commencé à freestyler sur le trottoir quand on voyait des belles filles passer, se souvient Frannie. On était comme deux enfants de 19 ans qui voulaient attirer attention! Y’a du monde qui nous ont vues et avec le bouche à oreille, on a commencé à faire des shows.»
Les filles de Random Recipe en entrevue
 
Particulière amitié
Pendant plus de 90 minutes que dure l’entrevue, je perçois le plaisir que ces deux filles maintenant âgées de 32 et 31 ans ont à être ensemble. Elles se renvoient la balle à chaque question posée. Elles n’ont pas toujours les mêmes souvenirs, mais aucune pointe d’animosité entre elles. Aucune guerre d’égo. Et lorsqu’à un moment donné, les hauts parleurs laissent s’échapper un air qu’elles reconnaissent, les deux complices sautent sur leur banc: «Oh my god! C’est une toune qu’on écoutait quand on s’est rencontré!»
 
La chimie est si bonne entre les deux, que j’ose leur demander si leur relation s’est toujours limitée à cette amitié. «On est sortie ensemble pendant deux mois, c’était trois ans après notre rencontre, se souvient Frannie. Mais au début, c’était juste amical. Et je ne me rappelle même pas si j’avais fait mon coming-out à ce moment-là. Fab non plus, c’était pas clair. Pour elle, ça s’est fait en mille étapes. Je ne sais même pas si elle appelle ça un coming-out, parce que c’est plus fluide, elle n’aime pas être catégorisée.» Fab se définit comme free spirit: «Je suis ouverte à l’esprit de la personne, que ce soit un gars, une fille, un transgenre, que la personne n’ait pas de sexe ou de genre défini.»
 
À la sortie de leur second album en 2013, j’avais déjà cogné à la porte de Random Recipe pour solliciter une entrevue avec les deux filles. Mais elles ne voulaient pas, à ce moment, parler dans les médias d’homosexualité, même si sur scène et dans leurs chansons, c’était vécu pleinement. 
 
«Au début, on n’avait pas envie de parler de notre orientation sexuelle, avoue Frannie. La minute qu’on t’étiquette comme étant le band avec les deux lesbiennes, c’était comme si tu t’aliènes tout le reste de la population. Aujourd’hui, on existe autrement, ce qui me permet d’en parler ouvertement.» Fab ajoute: «si t’es pas confortable avec l'intérieur, c'est trop tôt des fois pour en parler.»
 
Frannie se sait attirer par les femmes depuis sa tendre enfance: «À l’âge de quatre ans, j’étais amoureuse de ma prof de garderie!» Mais elle regrette l’absence de modèles de lesbiennes ouvertement affichées quand elle était plus jeune. «Moi, j’aurais eu besoin d’une Frannie en grandissant. Je ne m’identifiais pas à KD Lang ou Melissa Etheridge. Si j’avais eu une fille comme nous deux comme modèle, ma vie aurait été autrement.» Si les modèles masculins semblaient plus présents, Frannie considère que ce n’était pas le cas chez les femmes. «Quand j’ai commencé la musique, on était dans un monde où aucune femme n’avait fait de coming-out sur la scène musicale montréalaise. Aujourd’hui, je réalise que les chanteuses à Montréal sont toutes lesbiennes… (pause) bon, disons que 80% le sont!» Mais, comme me le fait remarquer Frannie, très peu en parle ouvertement.
 
Le monde change
«On a un des plus beaux métiers du monde. Il n’est pas facile, faut qu’on s’adapte continuellement.» Les filles ne s’en cachent pas: l’accouchement du nouvel album a été difficile. Comme le mentionnait Frannie sur sa page Facebook au moment du lancement de Distractions: «Il nous aura fallu recommencer from scratch quelques 4 à 5 fois, ça nous aura pris une thérapie de groupe comme Metallica, il nous aura fallu reprendre goût à jouer ensemble en tournant en Amérique latine où l'idée de ce band était née il y a 10 ans, il nous aura fallu perdre un joueur, et en revanche approcher une dizaine de collaboratrices qu'on admire pour nous aider à créer l'univers de cet album.»
 
L’attente valait le coup! La folie de Random Recipe est toujours là, mais on ressent aussi une maturité chez les filles, tant sur l’album qu’en entrevue. «Pour moi, précise Frannie, je suis fascinée par le temps qui influence ma voix, mon instrument de musique. Chanter comme il y a 10 ans, ça ne marche pas. M’adapter au temps qui passe, c’est ça qui est intéressant.»
 
En entrevue avec La Presse, la chanteuse réfléchissait sur les dix années d’existence de Random: «Nos préoccupations de tous les jours ne sont plus les mêmes: ça peut être un projet de maternité ou des problèmes de santé».
 
Frannie sur le projet de maternité: « Avant j’étais en mode Go with the flow: plus grand était le défi, mieux je me portais. Là, quand t’arrives à la fin de la vingtaine et que tu vois tes amis se settler, qui commencent à avoir de l'argent de côté, alors que toi, tu sais même pas ce que tu vas faire dans un mois… Depuis quelques années, j’ai envie d’avoir des racines, de bâtir quelque chose. J’ai des rêves de famille, avoir des enfants avec ma blonde.»
 
Fab sur les problèmes de santé: «J’ai eu un cancer de la thyroïde diagnostiqué en 2015. J’avais une tumeur de la grosseur d’une balle de golf sur une corde vocale. 95% de risque de perdre ma voix. Heureusement, ça a bien guéri. J’ai juste la voix un peu plus rauque. Si j’ai eu peur de perdre la voix? C’est certain! De un, je suis rappeuse, et aussi, je suis Italienne et si t'es pas entendue à la table par-dessus quatre autres conversations, t’es faite (rires).»
 
Distrayantes
En avril, Random Recipe s’envolera vers l’Italie et la France pour donner 26 spectacles dans 25 villes! Faire de la musique et voyager: c’est encore le moteur des deux artistes. Elles le disent elles-mêmes: «On est deux enfants dans un carré de sable quand on est sur scène! On est en parfaite maîtrise de ce que nous sommes.» 
 
Après dix ans de création ensemble, les filles sont heureuses de voir que leur aventure musicale n’aura pas été qu’un feu de paille. «Durer pendant des décennies, innover, c’est pas facile. Mais c’est ça qui a le plus de valeur!», souligne Fab. «Autant j’ai un besoin de sécurité depuis quelques années, ajoute Frannie, autant j’ai besoin de sentir que je regarde du haut d’une falaise et que je peux sauter dans le vide. Parce que si tu risques pas, personne va te suivre. Faut pas se créer de limites!»
 
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