Du 23 mai au 7 juin

Martin Faucher du FTA et la réinvention du monde grâce à l’art

Denis-Daniel Boullé
Commentaires
Martin Faucher

Le théâtre et la danse, Martin Faucher est tombé dedans tout petit. Il ne sait pas trop comment. Mais qu’importe, puisqu’il n’a jamais souhaité s’en éloigner, bien au contraire. À la tête du FTA depuis trois ans, après en avoir été conseiller puis directeur artistique auprès de Marie-Hélène Falcon, la fondatrice, lui et son équipe gèrent ce grand navire de danse et de théâtre avec le même souci de nous présenter des artistes et des compagnies de l’étranger tout comme ils ont le souci d’être une vitrine des artistes d’ici compte tenu de la présence de nombreux diffuseurs présents pendant plus de trois semaines à Montréal.

Tom da Fazenda

Tom da Fazenda 

Michel-Marc Bouchard m’a approché pour me dire combien il avait été émerveillé par Tom à la Ferme monté par une compagnie brésilienne. Et c’est pour moi un texte majeur des dix dernières années. Il faut se rappeler que le Brésil détient le plus haut taux d’homicides contre des personnes gaies, lesbiennes et transgenres. Il est intéressant de parler d’homosexualité à partir d’un texte d’ici dans un contexte culturel différent.


Du 1er au 3 juin, Maison Théâtre

 

King of Wars

King of wars 

Le génial metteur en scène néerlandais Ivo Van Hove explore, à travers Shakespeare et sa trilogie des rois, les rouages de la guerre, comment des hommes politiques s’isolent pour prendre des décisions amenant la guerre et s’interroge sur leurs folies, sur leurs névroses. Comment et combien ils peuvent être déconnectés de la réalité. C’est une énorme et admirable production avec un immense décor qui demande quatre jours de montage. Mais c’est mémorable.


Du 24 au 27 mai, Théâtre Denise-Pelletier

 

Until Our Hearts Stop

Until Our Hearts Stop

Meg Stuart est une chorégraphe américaine travaillant depuis plus de vingt ans en Europe. Avec Until Our Heart Stop, c’est l’intimité qui est au premier plan, mais vu d’un point de vue féminin. Elle pose donc un regard très cru et très subversif par moment sur le corps et sur les relations que l’on entretient avec le corps des autres, remettant en question le rapport sexuel traditionnel dominant/dominé pour en montrer les fluctuations.
25 et 26 mai, Usine C

 

Dark Field Analysis

 Dark field analysis

Spectacle créé par le suédois Jefta Van Dinther, qui travaille à Berlin, et qui dans un style très différent va dans le même sens que Meg Stuart. Deux hommes dont on ne sait s’ils sont amants, ou si l’un n’est pas le double de l’autre, ou encore si l’un n’est pas une intelligence artificielle face à un être humain, tentent de communiquer. Van Dinther aime travailler sur l’aspect animal qu’il y aurait en chacun de nous et donc nous fait plonger dans l’inconscient d’un homme. Cela nous demande d’abandonner les codes narratifs auxquels nous sommes habitués, comme de nous retrouver pendant un moment dans le noir complet, de nous emmener vers des zones d’inconfort.


Du 28 au 31 mai, Centre du Théâtre d’Aujourd’hui

And So You See Our Honorable…

And So You See Our  Honorable…

And So You See… est une création de la chorégraphe sud-africaine blanche Robyn Orlin qui s’intéresse depuis longtemps à la relation entre la culture traditionnelle noire et la culture européenne blanche. Sur scène un personnage improbable, Albert Khoza, comédien, danseur, chaman-guérisseur, queer, au corps atypique, qui tisse des liens entre une culture ancestrale et une culture contemporaine dont il ne veut pas se couper, tout en jouant sur l’inversion des codes avec, en fond musical, le Requiem de Mozart.


Du 2 au 4 juin, Théâtre Rouge du Conservatoire

 

Pourama, Pourama

 Pourama, Pourama

Pièce écrite et interprétée par Gurshad Shaheman, une pièce initiatique en quelque sorte de ce comédien français né en Iran, pétri de culture iranienne. Une réflexion sur le corps en exil, au propre comme au figuré, dans un pays qui n’est pas tout à fait le sien, son rapport au père, à la mère, à lui jeune adulte qui se questionne sur l’homosexualité, sur le genre. Une pièce qui dure quatre heures et demi et qui se déroule dans trois lieux différents avec un repas partagé avec les spectateurs du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, ce qui crée une complicité particulière avec le public. Absolument éblouissant et touchant.


Du 28 au 31 mai, Centre du Théâtre d’Aujourd’hui

 

Titans

 Titans

Direction la Grèce avec Euripides Laskardis, pour là aussi voir comment construire demain en tenant compte de l’histoire et de la fluctuation des genres, avec une créature féminine mi-déesse, mi-humaine, naïve, comique, dans un théâtre qui mêle la danse, les objets, un théâtre physique, burlesque et poétique et qui interroge notre monde. En fait, Titans est le lien naturel entre le spectacle d’ouverture du Japonais Tao Ye et de sa compagnie, qui ouvre un grand espace épuré et spirituel et le spectacle de clôture, La Nuit des Taupes, où nous plongeons dans un univers absurde avec ces taupes plus grandes que nature, crées par Philippe Quesne, qui déconstruisent nos codes culturels. Un univers proches du conte philosophique et écologique.  


Tao Ye, du 23 au 25 mai, Place des Arts, Théâtre Jean-Duceppe / Titans, du 28 au 31 mai, Usine CLa nuit des taupes, du 3 au 6 juin, Usine C

L’homme est discret mais s’enflamme quand il s’agit de parler de ce qu’il aime le plus, le théâtre et la danse, et le Festival. Il défend la création contemporaine d’ici et d’ailleurs en se fondant aussi sur l’histoire. Ainsi, lors de la soirée de lancement de la programmation du FTA, n’a-t-il pas hésité à citer un long passage du Refus global, un écho assourdissant à ce que nous vivons culturellement et politiquement aujourd’hui.
 
Cette passion, il l’a fait remonter à son plus jeune âge. «J’avais 5 ou 6 ans, et je demandais à mes parents d’aller voir les pièces de théâtre en tournée dans la ville où nous habitions. Et plus tard, chaque fois que nous allions à Montréal, mes économies passaient dans l’achat de billets de spectacle. J’avais 11 ou 12 ans quand j’ai vu pour la première fois les Grands ballets canadiens à la Place des Arts, je pense que c’était Carmina Burana», explique-t-il. Sa voie est toute trouvée, et il choisit l’option théâtre au Cégep de Saint-Hyacinthe où, se souvient-il, il avait déjà quelques dons pour l’organisation. «J’étais allé voir le coordonnateur de théâtre du Cégep pour qu’en groupe, nous allions assister à Montréal voir des spectacles. Je pensais et le pense encore que cela faisait partie de notre formation».
 
En 1982, son diplôme en poche, Martin Faucher s’installe à Montréal, et sa boulimie de spectacles ne se calme pas. «Au niveau culturel, Montréal était en pleine effervescence et je passais cinq soirs par semaine dans des salles à tout voir. J’y ai vu les premières créations d’Edouard Lock, de Marie Chouinard, entre autres» se souvient-il. Et puis il monte ses premières pièces dont À quelle heure on meurt?, un collage de textes de Réjean Ducharme. Coïncidence, il présente cette année un autre collage de textes de l’auteur récemment décédé, Le Lactume. Remarqué par Marie-Hélène Falcon qui dirigeait l’ancêtre du FTA, le Festival de théâtre des Amériques, elle inscrit sa création à partir de Réjean Ducharme dans la programmation de 2009. «Lors de la création de ce festival en 1985, j’avais dû voir 25 pièces, toute la programmation, et là, avec À quelle heure on meurt?, je me retrouvais à côté de Robert Lepage et Denis Marleau, qui étaient déjà de grands noms de la scène théâtrale».
 
Que ce soit pendant les tournées en Europe avec les spectacles pour enfants qu’il crée ou lorsqu’il obtient des bourses pour séjourner à Paris ou à Berlin, Martin Faucher se précipite le plus souvent possible pour voir tout ce qui se joue, tout ce qui se danse, comme il le dit lui-même, voir le travail des autres est une source de ressourcement et d’inspiration nécessaires à son travail de créateur.
 
Marie-Hélène Falcon lui demande de rejoindre son équipe quand elle crée le Festival Trans-Amériques en 2006. Programmateur au tout début, puis conseiller artistique, Martin Faucher se familiarise avec les rouages du festival et parcourt la planète avec Marie-Hélène Falcon pour découvrir des spectacles qui émailleront les différentes éditions du FTA. Et c’est presque tout naturellement qu’il en devient le directeur artistique en 2015 quand Marie-Hélène Falcon se retire après avoir dirigé ces deux festivals pendant plus de 20 ans.
 
Martin Faucher est heureux de voir que chaque édition amène des salles pleines de festivaliers curieux d’avoir un échantillon de la création contemporaine en danse et en théâtre. Un petit bémol, il aimerait que les décideurs au provincial comme au fédéral se soucient un peu plus de culture. «En tant que directeur d’un festival unique en Amérique du Nord et qui connaît un grand succès, je me sens aussi important qu’un haut dirigeant de Bombardier dans la vie sociale, politique et économique du Québec. Et pourtant depuis ma prise de fonction, je n’ai jamais rencontré un ministre de la culture, et ce, aussi bien à Québec et à Ottawa. Au mieux, j’ai affaire à des hauts-fonctionnaires».
 
Et la question LGBTQ? «Bien sûr, toute la question du genre et du désir est présente. Bien sûr, on pourrait dire que c’est parce que je suis gai, mais je crois qu’aujourd’hui, la question de la définition de soi, de la binarité, ou même de la fluidité du désir, homo, hétéro touche tout le monde, et pas seulement un groupe particulier. Une question à laquelle les jeunes sont plus sensibles, mais qui peut être déroutante et inquiétante à partir du moment où les rôles tels que longtemps définis sont remis en question, explique Martin Faucher, il est donc important d’explorer ces changements, et je pense que ces questions sur l’orientation sexuelle, le genre, seront ou des mineures ou des majeures tant que je serai en charge du FTA.»  
 
FTA 2018  du 23 mai au 7 juin. 
Pour les horaires et les lieux de présentation des spectacles,