Entrevue avec Jean-Michel Blais

Dans la main du pianiste de nuit

Samuel Larochelle
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Jean-Michel Blais
Photo prise par © John Londono

Son premier album Il a été classé parmi les 10 meilleurs de 2016 par le magazine Time. Son mini album Cascades, créé en collaboration avec le dj électro CFCF, a ébloui le public. Certaines de ses compositions ont été écoutées plus de 20 millions de fois sur Spotify. Il offre des concerts en France, en Angleterre aux États-Unis, au Mexique, au Canada anglais et partout au Québec. À 31 ans, Jean-Michel Blais est un phénomène. Fugues l’a rencontré pour parler de son ascension et de son troisième album, Dans ma main, un hommage à la nuit.

Il a fait ses débuts au piano à neuf ans et intégré le Conservatoire de musique de Trois-Rivières à seize ans, période durant laquelle il a également fait ses premiers pas en composition. Aujourd’hui, il réalise de quelle façon son rapport à la création a évolué. 
 
«Avec le recul, je me suis rendu compte qu’en tant qu’adolescent, je vivais plein de problématiques complexes que je n’arrivais pas à mettre en mots, entre autres au sujet de mon orientation et de mon identité sexuelles. À travers les années, j’ai réalisé que la composition était un endroit où je pouvais m’exprimer sans mots et sans en parler à quelqu’un. Comme un journal intime», explique Blais en entrevue dans son studio du Mile-End.
 
Aujourd’hui, sa maîtrise technique est souvent comparée à celle des compositeurs minimalistes Philip Glass et Erik Satie, alors que sa capacité à marier le classique aux structures mélodiques pop lui vaut des parallèles avec Yann Tiersen et Chilly Gonzales. «Je suis fasciné par toutes ces comparaisons. Quand je sais qu’un créateur a eu une influence directe sur moi, je la célèbre. Par exemple, au Conservatoire, on étudiait Mozart, Bach, Beethoven et plusieurs compositeurs contemporains fuckés, mais moi, j’aimais m’enfermer dans une salle et fermer les lumières pour écouter du Philip Glass pendant une heure. Ça me parlait tellement.»
 
Il ne renie pourtant pas les liens entre ses compositions et les trois autres grands noms, surtout s’ils lui permettent de rejoindre les gens. «C’est hyper difficile de parler de musique instrumentale, alors les gens ont besoin de références.»
 
Son premier album Il est un fabuleux métissage entre le piano et les bruits ambiants de son studio et de son quartier: craquements de plancher, klaxon de voiture, enfants qui jouent dans la ruelle. Un cocon musical qui a rapidement été suivi de Cascades, le fruit du projet Encounters de la Red Bull Music Academy, qui a réuni l’électro minimaliste de CFCF et le piano de Blais. Ayant toujours aimé improviser et modifier les pièces des autres, et étant lui-même amoureux de musique électro, le pianiste a sauté sur l’occasion de se «décoincer» du carcan classique. 
 
«Je crois que l’hybride de nos deux styles permet d’amadouer les gens. L’électro rend plus accessible un instrument comme le piano à queue, très souvent perçu comme élitiste. Ça apporte une touche de contemporanéité, qui offre plusieurs repères à ceux qui n’ont peut-être pas le bagage pour entendre toutes les informations que le classique exprime. Je me dis parfois que s’ils reçoivent le classique uniquement par le senti, ça peut les lasser plus rapidement, alors que le mariage avec l’électro vient vulgariser le piano classique.»
 
Au moment d’imaginer son troisième album, Dans ma main, Blais a voulu décupler son piano, lui faire faire des trucs habituellement joués par une guitare électrique ou un synthétiseur, et enregistrer à l’envers des passages préenregistrés. Tout un charabia technique enveloppé par le désir de créer un album de nuit. 
 
«J’ai commencé à créer avec un logiciel qui m’offrait la possibilité de jouer avec presque 300 bouts de musique que j’avais déjà enregistrés à gauche et à droite. Ça m’emballait tellement que j’ai fait de l’insomnie pendant une semaine et j’ai composé presque tout l’album dans mon lit!». Il a également enregistré durant la nuit chez Piano Bolduc, le distributeur officiel des pianos Steinway à Montréal, en utilisant un piano différent par composition, après les avoir tous testés. Jour après jour, il s’est laissé influencer par l’espace et l’ambiance nocturne.
 
«Pour moi, la première pièce, c’est le moment où tu te couches, avant de t’endormir, dans l’entre-deux. Une autre, Igloo, évoque une marche à Montréal en hiver qui me fait penser à Safia Nolin et à son album. La deuxième partie de l’album est plus engageante, plus prenante, et on perd parfois un peu le piano. Ça bouge beaucoup.»
 
Tantôt solennelle et dramatique, tantôt délicate et céleste, sa musique ébranle, émeut, rassure, intrigue et nous donne l’impression d’être à la fois dans le Montréal de 2018 ou dans l’univers futuriste du film Blade Runner 2049. Une courtepointe musicale extrêmement cohérente et composée d’œuvres qui partent toutes du même point. 
 
«J’ai toujours comparé mes œuvres à des extraits de journal intime mis en musique. À un moment donné, je "feel" pas, j’ai un trop plein, je sens que je vais pondre un œuf, je trouve un clavier et quelque chose sort. Chaque pièce est associée à un événement, un lieu, un texte ou une personne qui me bouleverse. J’improvise, je sculpte et ça devient quelque chose.» 
 
Quelque chose qui ravira sans doute les spectateurs du Festival de Jazz de Montréal le 29 juin prochain et ceux qui y iront à sa rencontre ailleurs au Québec et ailleurs dans le monde, lui qui s’envolera au cours des prochains mois vers Chicago, Londres, Los Angeles et Paris.