Jours brûlants à Key West de Brigitte Kernal Homo sapienne de Niviaq Korneliussen

UNE ÎLE AU SUD, UNE ÎLE AU NORD

André Roy
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Brigitte Kernal

Voici deux romans fort différents autant par leurs thèmes que par leur style. L’un est français et est signé Brigitte Kernel. Jours brûlants à Key West se déroule principalement sur cette dernière île à l’est de la Floride, connue pour être fréquentée par des artistes et des intellectuels, dont un bon nombre d’homosexuels; parmi ses habitants de renom, on peut citer l’écrivaine québécoise lesbienne Marie-Claire Blais, qui y réside depuis plusieurs décennies. L’autre roman vient de cette île du froid, le Groenland et ses 56000 habitants, qui fait partie du royaume du Danemark. Homo sapienne est écrit par une Innue en groenlandais et traduit par l’auteure elle-même en danois. Ce roman très moderne a rejoint pour une très rare fois un public plus large que celui du lectorat local (il a été salué par le New Yorker). De ces lieux très déterminés, Key West et Groenland, voici deux romans très tranchés par leurs personnages et leur atmosphère.

Jours BrulantLa journaliste Brigitte Kernel, qui est aussi biographe, est partie d’un fait: le séjour de deux semaines de Françoise Sagan à Key West en 1955. Elle était en tournée aux États-Unis pour la traduction de son premier roman, Bonjour tristesse, qui eut un énorme retentissement et provoqua un scandale: on se demandait comment une jeune fille de 18 ans put écrire un roman sur – pour faire court - la vie amoureuse et de farniente d’un veuf aux conquêtes féminines. Fatiguée par son devoir de promotion, elle accepte sur l’invitation de Tennessee William de quitter New York et de venir à Key West où il demeure avec son amant Frank Merlo et la romancière Carson McCullers. Elle y séjournera durant quinze jours, qui s’inscriront fortement dans sa mémoire – et celle de ses hôtes –, et qu’elle racontera dans Avec mon meilleur souvenir (1984).
 
On lira donc une histoire vraie romancée comme on en publie énormément ces temps-ci (voir notre précédente chronique sur Vie de David Hockney, de Catherine Cusset). Elle prend la forme d’une interview que donne juste avant sa mort Frank Merlo, l’amant de Tennessee Williams, en 1963. Le séjour de Françoise Sagan a bouleversé sa vie. Il en tombe amoureux, d’autant que Tennessee le trompe. Mais ses sentiments demeurent ambigus, contestés par la romancière malade du Cœur est un chasseur solitaire, qui vit avec les deux hommes. C’est qu’elle aussi est tombée amoureuse de Sagan. La chaleur torride et écrasante n’y est pas pour rien dans la bataille d’égos et de passions que déclenche Sagan. Les trois personnalités sont dans un état d’angoisse par rapport à l’écriture et à l’amour. Mais elles sont aussi traversées par la jalousie, la séduction, la colère, la tristesse. Et surtout troublées par la joie de vivre de la Française, ses rires, sa fougue, son impudence, la splendeur de son corps quand elle se baigne dans la mer. Comment ces trois monstres sacrés ne peuvent-ils pas être marqués par cette visite si irradiante? Comme Merlo, acteur raté, qui raconte à une journaliste huit ans plus tard, avec des trous de mémoire causés par le cancer qui l’attaque, ce séjour inoubliable où le bonheur a quand même primé sur les rivalités et les désillusions? C’est ce que décrit avec douceur et saveur Brigitte Kernel.
 
Homo SapienneTout le contraire est le livre sombre et dur de Niviaq Korneliussen. On sera même déboussolé en entrant dans ce livre au style polymorphe, racontant une tranche de vie au printemps de cinq jeunes Groenlandais qui habitent la capitale, Nuuk, centre de ce pays dont les trois quarts de la surface sont de la glace. On imagine que leur vie n’est pas très drôle. En effet. On rencontrera cinq jeunes personnes qui évoquent pour nous des oiseaux abandonnés sur terre, des albatros baudelairiens qui s’enfargent dans une vie qui paraît vide. Ils (et elles) s’appellent Fia (qui découvre qu’elle aime les femmes), Inuk (qui est homosexuel), Arnaq (qui est lesbienne), Ivik (qui réalise qu’elle est un homme) et Sara (qui est bi). Ils cherchent dans l’alcool et le sexe le «high» qui pourrait projeter leur quotidien dans un ailleurs meilleur. Les cinq protagonistes refusent le monde dans lequel ils vivotent – pour ainsi dire. Ils essaient de trouver chez les autres et en eux-mêmes ce qui peut combler leur désir et rencontrer leur identité sexuelle. Ces marginaux sont lucides, extralucides même, comme ils sont extrasensibles. Ils n’ont pas peur d’affronter la société avec laquelle ils n’ont rien à voir et qui n’a rien de traditionnel. Ils veulent savoir quelle est leur place dans un milieu qui leur paraît terriblement limité. Ils sont orphelins d’une âme qui leur a échappé.
 
Niviak Kroneliussen a été saluée comme écrivaine d’avant-garde. Et le lecteur ou la lectrice découvrira rapidement le pourquoi dès le premier chapitre aux paragraphes autosuffisants, dissociés des autres, qui sont à la fois descriptifs et introspectifs. Et au fil du roman, on passera d’une narration en apparence classique, mais qui sera fréquemment trouée par des lettres, des extraits de chansons et des textos, sans parler de l’anglais qui s’immisce entre les lignes (outre le danois et le groenlandais, les gens de cette «île de la colère» parlent très souvent anglais). On sortira de ce livre avec une autre vision du Groenland, dont le climat et le paysage rappellent nos territoires inuits. D’un pays pourtant moderne, urbain, et dont les gens sont nos contemporains. Et qui sont des étrangers qui nous ressemblent intensément. Avec un plus pour ce roman queer: une valeur littéraire indéniable. 
 
Jours brûlants à Key West / Brigitte Kernel, Paris 2018, Flammarion, 269p.  /  Homo sapienne / Niviak Korneliussen, préface de Daniel Chartier, traduit du danois par Inès Jorgensen, validation linguistique à partir du texte original groenlandais par Jean-Michel Huctin, Chicoutimi 2017, La Peuplade, coll. Fiction du Nord, 221 p.