Réflexion

Non, on ne peut pas exclure les personnes non-binaires

Collaboration Spéciale
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Ces derniers temps, les personnes non-binaires—personnes qui ne sont ni homme, ni femme—ont été plusieurs fois dans les médias. Entre la couverture médiatique du « Petit guide des enjeux LGBTQIA+ à l'Université », mon article dans La Presse, de la question du français neutre à l’Université Laval, du premier certificat de naissance neutre en Ontario, ce dernier mois a invité plusieurs réactions sur le sujet.

Pour une personne non-binaire comme moi, c’est toujours plaisant de se faire rappeler qu’il « n’existe que deux genres » et que mon existence serait plutôt « une maladie mentale », comme le notent certains des commentaires sur l’article dans La Presse—oui oui, je sais, je ne devrais pas lire les commentaires, mais je suis un peu masochiste.

Mais ces commentaires ne sont pas ceux qui font le plus mal. Non. Les commentaires qui font le plus mal, c’est les commentaires provenant des personnes trans. Ces hommes et femmes trans qui viennent dire que les personnes non-binaires vont trop loin, que le respect qu’on demande en revendiquant des toilettes neutres, un français neutre, et des papiers neutres, c’est trop.

Rappelons que c’était trop, en 2013, de demander que les changements légaux de marqueur de sexe se fassent sans chirurgie génitales et sans délai de deux ans. C’était trop, en 2006, de demander à l’état de couvrir le coût des chirurgies génitales pour les personnes trans. C’était trop, en 1998, de laisser les femmes trans utiliser les toilettes des femmes avant le changement de genre légal.

C’est toujours trop. Et à chaque fois que c’est trop, une partie des personnes trans s’opposent au progrès en raison de l’animosité sociale que ça engendre. Sans trop de surprise, c’est généralement les personnes qui ont été les plus avantagées par les avancées passées qui s’opposent. Les personnes qui ont de l’argent ou ne veulent pas de chirurgies génitales peuvent plus aisément s’opposer à la couverture d’assurances. Les personnes ayant changé leur genre légal peuvent plus facilement critiquer l’accès aux toilettes sans changement légal, ou encore à l’ouverture du changement légal sans prérequis chirurgical.

Cette fois, c’est notamment le tour des personnes non-binaires. Les personnes qui ont l’opportunité de changer leur certificat de naissance et de voir leur identité de genre protégée par la loi—ce qui facilite l’accès aux espaces genrés ainsi que le respect des pronoms et accords—ne se sentent pas interpellées par les revendications des personnes non-binaires et s’inquiètent de l’animosité secondaire dont elles pourraient être victime. La peur d’animosité secondaire a été soulevée notamment autour de l’article sur le français neutre à l’Université Laval parce que l’article parle erronément de « personnes transsexuelles » à la place de « personnes non-binaires ».

Il y a un nom pour cette prise de position idéologique : la politique de la respectabilité. La politique de la respectabilité fait la promotion d’une division entre les bonnes et mauvaises personnes d’une minorité sur la base des normes sociales dominantes. Les personnes trans qui ne sont pas binaires, blanches, éduquées, bien employées, néolibérales, monogames et tout une autre panoplie de traits sociaux valorisés voient leurs revendications dites soit inacceptables, sinon au moins « trop loin ».

C’est la politique qui préfère les protections anti-discrimination à la décriminalisation du travail du sexe et de la non-divulgation du VIH. C’est la politique dont l’argument est « nous sommes comme vous » à la place d’« acceptez notre diversité ». C’est une politique qui ne fonctionne que pour les personnes les plus privilégiées de nos mouvements, alors que les autres peinent à faire respecter leur existence. 

La transphobie, ce n’est pas seulement discriminer les personnes trans dont les traits sont valorisés par la société. C’est aussi discriminer envers les personnes trans dont les traits, autant moraux soient-ils, ne sont pas valorisés par la société. Discriminer envers les personnes non-binaires, c’est de la transphobie. Et ce n’est pas une transphobie inconséquente : environ le tiers des personnes trans est non-binaire.

Nos communautés doivent dire non à la transphobie. Elles doivent refuser d’exclure les personnes non-binaires ainsi que tout autres sous-groupe marginalisé, dont notamment les personnes trans migrantes qui ne peuvent toujours pas changer leur certificat de naissance au Québec sans la citoyenneté. Le respect du genre des personnes non-binaires est une revendication cruciale à notre bien-être. Nous ne sommes pas « de trop ».

Florence Ashley, B.C.L., LL.B.

LL.M. Candidate, McGill University
McGill Research Group on Health & Law Fellow
O'Brien Fellow in Human Rights and Legal Pluralism