AU-DELÀ DU CLICHÉ

Lettre à mon papa

Samuel Larochelle
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SAMUEL LAROCHELLE

Les pneus de ton camion qui roulent sur le gravier annoncent ton arrivée. La porte de la maison s’ouvre. Tes lunettes s’embuent, mais s’éclaircissent juste à temps pour apercevoir ton petit gars de trois ans prendre un élan du haut de l’escalier en sachant que tu vas toujours l’attraper. Ce souvenir, qui sent le brin de scie et le déodorant boisé, tourne dans ma tête depuis que j’ai appris ce qui t’attend : dans quelques semaines, tu prendras ta retraite de la construction. Étrangement, ce nouveau tournant dans ta vie a généré un bilan dans ma tête. J’ai réalisé que ton plus grand talent n’avait pas été de bâtir des maisons ou de diriger une entreprise, mais de contourner tous les clichés associés aux hommes baby-boomers qui travaillent dans ton domaine et vivent dans une région éloignée.

Tu es né en 1955. On pourrait s’attendre à ce que ton éducation t’ait fait apprendre par cœur la définition d’un «vrai» garçon et que tu t’arranges pour que tes fils y correspondent. Pourtant, je ne t’ai jamais vu sourciller quand je jouais aux Barbie. C’était sûrement plus facile pour toi de t’intéresser à ma passion pour les LEGO, mais tu ne m’as jamais forcé à jouer aux petites autos ou aux G.I. Joe. Tu voyais que je m’amusais avec tout ça avec la même désinvolture, et c’est tout ce qui t’intéressait. Ton attitude était la même envers mes activités. Quand j’ai voulu suivre un cours de patinage artistique, je n’ai jamais entendu de ta bouche que c’était un sport de filles ou de tapettes. Peut-être avez-vous débattu, Maman et toi, sur cette discipline majoritairement pratiquée par des filles, mais je ne l’ai jamais su. De toute façon, je me suis découragé après un cours, parce que j’avais un équilibre de mon’oncle saoul et que je me sentais inadéquat. 
 
Par la suite, j’ai joué au basket-ball, au badminton et au tennis, en plus de consacrer des heures à apprendre les chansons de Lara Fabian, de Natasha St-Pierre et des Spice Girls. Mes goûts musicaux auraient pu t’aiguiller sur mes préférences amoureuses, mais je sais qu’il n’en n’est rien. Tu ne réfléchis pas comme ça. À 17 ans, quand j’ai fait mon coming-out, tu es tombé des nues. Jamais tu n’avais envi-sagé que je puisse être homosexuel. J’avais fait ma grande déclaration après le souper, nerveux comme je ne l’avais jamais été, mais pas anxieux. Rien dans notre historique familial ne laissait présager un rejet de votre part, ni une tempête de mots. Jamais je ne t’ai entendu formuler des blagues sur les gais ou des commentaires homophobes. Réalises-tu à quel point c’est précieux pour un ado qui s’apprête à déclarer sa différence, en 2003, alors que les préjugés sont encore si présents envers les gais au Québec?
 
On dit souvent que moins les gens côtoient la différence, plus ils la rejettent. Pourtant, dans notre Abitibi natale, où je n’ai rencontré AUCUNE personne ouvertement homosexuelle pendant deux décennies, tu as composé avec ma différence sans broncher. Tu n’as pas demandé ce que tu avais fait pour que je sois comme ça. Tu n’as pas suggéré que c’était peut-être une phase. Tu n’as rien dénigré. À vrai dire, je ne crois pas t’avoir entendu cracher sur qui que ce soit dans ta vie. Les blagues que font tes collègues et tant d’autres hommes sur les femmes, les blondes, les gais, les trans ou les communautés culturelles, je ne les ai jamais entendues de ta bouche. Tu fais ton bonhomme de chemin, doucement, gentiment. Tu ne cherches pas les conflits. Tu es la Suisse de la famille Larochelle. Le monsieur de qui personne ne se plaint à Amos. Le papa qui fait des dizaines d’heures de route pour m’aider à déménager durant mes études au Saguenay ou dans ma nouvelle vie à Montréal, dans Côte-des-Neiges, dans Rosemont ou dans le Village gai, à l’époque où la rue Sainte-Catherine était piétonnière pour une semaine seulement. Sept jours durant lesquels on pouvait croiser des membres de la communauté plus flamboyants que moi, des hommes et des femmes comme on n’en voyait pratiquement pas en région. Après une journée de labeur, nous avons marché sur la rue jusqu’à ton Saint-Hubert chéri, et tu n’as rien remarqué. Comme si tu ne voyais pas la différence ou que tu ne ressentais pas le besoin de la commenter.
 
Mieux encore, cet hiver, quand tu es passé dans mon condo pour réparer mon lit, tu m’as dit, avec un sourire en coin, que ça tiendrait probablement quelques mois, tout dépendant des activités que j’allais y faire... Tu sais très bien que ce que j’y fais est différent de ce que tu connais, mais tu t’en fous, tu voulais seulement me faire rire. Et tu vas repasser cet été pour réparer tout ce qui doit être réparé dans la maison de ton fils qui n’a hérité d’aucun de tes talents manuels, mais qui espère, au plus profond de son cœur, avoir les mêmes gênes d’ouverture et de non-jugement qui te coulent dans les veines depuis 62 ans.