L’amour c’est la guerre!

Chambouleversé

Frédéric Tremblay
Commentaires
Frédéric Tremblay

Il y a quelque chose de spécial dans l’air ce matin. Ç’a beau être un moment qui revient chaque année, il n’en apporte pas moins à chaque fois son lot d’émotions : ce jour-là, on installe, rue Sainte-Catherine Est, le toit de banderoles de boules. Qu’elles soient roses ou multicolores, elles sont toujours accompagnées d’un parfum de légèreté et d’insouciance, de plaisir et de festivité. Pour certains, l’installation coïncide avec le début officiel de l’été, soit la fin de la session universitaire; pour d’autres, il marque peut-être seulement l’ouverture de la saison des terrasses, mais cette saison les enthousiasme assez pour leur faire oublier le travail.

Gérard est assis sur son balcon rue de la Visitation et regarde fixement les opérateurs de ces manœuvres de suspension. Son focus est tel qu’Olivier, l’apercevant du coin de l’œil à travers la fenêtre alors qu’il se dirige vers la porte pour partir, se sent obligé d’aller vérifier qu’il respire encore. «Tout va bien? On dirait que tu regardes le meilleur film porno de tous les temps» lance-t-il d’un ton goguenard. «C’est tout comme. C’est pas rien, ces boules-là, mon gars. Ça, la Sainte-Catherine piétonne, les beaux p’tits couples qui marchent en se tenant par la main et en s’embrassant… Ça me chamboule, ça me bouleverse.» «Ça tombe bien, parlant de boules…» Gérard incline la tête, reconnaissant à Olivier d’avoir relevé son jeu de mots involontaire. 
 
«Ça représente tout ce que les gais ont gagné ces dernières décennies.» «C’est faire porter une lourde responsabilité à des boules en plastique… Donne-leur-en pas plus, elles vont finir par toutes tomber dans la rue! Quoique ça serait bien drôle à voir, une pluie de boules multicolores. Ça ferait surement scandale, aussi. J’imagine déjà la une du Journal de Montréal : ‘‘Arc-en-ciel meurtrier’’.» Olivier s’esclaffe. Gérard se contente d’ébaucher un sourire, de sorte que son colocataire reprend rapidement son sérieux. «Désolé de tourner ça en ridicule. Je sens que ça te rend nostalgique, tout ça, et je ne veux pas te blesser. Est-ce que tu veux en parler?» «Si tu as le temps, j’avoue que je ne dirais pas non… Mais tu ne t’en allais pas?» «Pour toi, mon beau Gérard, je peux bien partir une demi-heure plus tard. Laisse-moi juste avertir ma date.» Et donc il se retrouve à écouter Gérard lui expliquer les raisons d’un sentiment qui n’est pas exactement de la nostalgie, parce qu’il est beaucoup plus un bonheur qu’une époque soit passée que le regret de cette même époque, mais plutôt une forme de mélancolie provoquée par le simple fait que le temps passe.
 
Il n’est pas de ceux qui croient qu’un temps est meilleur seulement parce qu’il a fait d’eux ce qu’ils sont. Il a un jour entendu Michel Tremblay parler à la radio comme si l’homophobie de son temps, l’ayant forcé à sublimer cette partie de lui-même, avait fait de lui l’artiste qu’il était, et qu’il n’aurait pu être autrement. Gérard se dit que d’autres défis l’auraient forgé différemment, soit, mais qu’il n’ira quand même pas jusqu’à remercier ceux qui lui ont mis des bâtons dans les roues à cause de son orientation sexuelle. Il ne peut que s’enthousiasmer pour les générations qui lui succèdent, pour qui ce ne sera plus ni une barrière ni un obs-tacle. Eux, qui peuvent s’épanouir à la mesure de ce qu’ils méritent, il les trouve beaux. Ces jeunes professionnels qui vont boire des miettes de leurs revenus au Renard pour décompresser entre amis, ce sont les héritiers des piliers de taverne de son temps qui dépensaient tout leur argent dans l’alcool pour se faire oublier la tristesse de leurs amours cachés, de leurs projets déçus. Ceux qui se font couper les cheveux et tailler la barbe dans toutes ces boutiques qui essaiment de Berri à Papineau, ceux qui assument leur esthétisme jusqu’au bout, ce sont les enfants et les petits-enfants des gais de son temps qui, pour ne pas passer pour maniérés, se sont si longtemps retenus de montrer de l’intérêt en magasinant avec leurs femmes.
 
«Et je ne parle pas de ces marques d’affection en pu-blic! Je suis jaloux, je l’avoue, mais en même temps, je suis tellement content pour eux que ça dépasse ma jalousie! Ils sont tellement beaux à voir! Ils sont beaux individuellement, je veux dire, parce qu’ils sont jeunes, qu’ils savent ce qu’ils veulent et qu’ils font tout pour l’avoir, mais ils sont beaux ensemble aussi, en couples, en trouples, en célibataires qui se cruisent, peu importe.» 
 
Olivier lâche un sifflement d’admiration. «Dis donc, tu deviens poétique!» «C’est la faute des boules! s’exclame Gérard en riant, les yeux humides. Si tu savais le nombre de fois que j’ai marché à côté d’un amant et que je me suis retenu de le tenir par la main, de lui donner un bec sur la joue parce qu’il m’avait fait un compliment ou qu’il avait dit quelque chose de drôle. C’est terrible, de sortir d’un appartement où on vient de baiser comme des fous, pour devoir interagir sur la rue comme si on était à peu près des inconnus…» «Je comprends, oui. Enfin, non, je ne peux pas comprendre, mais je peux imaginer. Ça devait être tout un défi.» «C’était surhumain.» 
 
Olivier fronce les sourcils. «Est-ce que ça veut dire que tu n’as jamais tenu la main d’un homme en public?» Gérard hausse les épaules. «Quand c’est devenu à la mode, j’étais trop vieux pour fréquenter qui que ce soit…» Olivier en a la mâchoire qui tombe. «Comme si c’était une excuse! Fréquentation ou pas fréquentation, tu ne peux pas passer à côté de ça. Allez, je te prête ma main pour quelques petites minutes, qu’on aille se joindre à tous tes beaux promeneurs des champs de boules.» 
 
Gérard éclate de rire, et Olivier se dit qu’il vient de reculer d’un coup de quarante ans. 6 Frédéric Tremblay