Chloé Viau

Faire corps, de la transition à l’implication

Julie Vaillancourt
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Chloé Viau

Aujourd’hui âgée de 68 ans, Chloé, née dans un corps d’homme, s’est toujours sentie femme. En juin, ce corps deviendra miroir de son ressenti intérieur: celui d’être femme. Si Chloé ne dissimule guère ses craintes vis-à-vis de l’opération, elle ne cache pas non plus ses nombreuses implications au sein de La Fondation Émergence, du Réseau des lesbiennes du Québec, d’Interligne et de Fierté Agricole. Celle qui s’identifie comme lesbienne a ce désir de changer les choses, pour les générations futures, mais aussi pour les baby-boomers. Rencontre.

De la ville à la campagne
C’est dans un restaurant de la rue Fleury, dans Ahuntsic, que Chloé me donne rendez-vous pour notre entrevue. Elle habitera longtemps ce quartier du Nord de Montréal, avant d’aller vivre à St-Anne de la Rochelle, un village où elle n’a jamais fait fit de qui elle est, d’où son implication avec Fierté Agricole. Le serveur vient prendre notre commande: « Et vous Monsieur? » demande-t-il à Chloé, qui lui avait pourtant dit, dix minutes plus tôt, avoir réservé au nom de Chloé… « Je n’ai pas l’air d’une Madame? » demande-t-elle au serveur visiblement très mal à l’aise. Cette dernière me confie être malheureusement souvent confrontée à ce type de situation. En parler permet de démystifier, au contraire de l’indifférence, m’explique Chloé, avant d’enchainer sur le concept de la neutralité négative, désignant la discrimination en douce, la micro agression.
 
De l’implication à la reconnaissance 
Toujours dans ce resto de la rue Fleury, une dame interpelle Chloé: « Je vous connais vous, vous êtes une personne connue ». Chloé, qui s’affiche et témoigne au sein de la Fondation Émergence avec « Pour que vieillir soit gai » et Interligne, acquiesce humblement, avant de revenir à notre entrevue. Si avoir le corps d’une femme, c’est subir les oppressions auxquelles ces dernières sont confrontées, cela ne fait pas peur à Chloé : « Je vois le regard des hommes et je comprends, mais j’ai tellement espéré être femme que je n’ai pas peur. Je comprends les combats et je veux apprendre. J’ai tellement souffert de ne pouvoir être lesbienne, de ne pouvoir en parler », d’où son implication au sein du conseil d’administration du Réseau des lesbiennes du Québec. S’impliquer et témoigner de son expérience est pour Chloé un moyen de démystifier la lesbophobie et la transphobie, chez les jeunes et les moins jeunes: «Les jeunes adultes ont maintenant des ressources et groupes d’appui pour avancer à travers tout le processus d’acceptation, mais cela n’empêche pas le fait qu’ils peuvent être victime de discrimination, de par leur coming-out. Il ne faut pas hésiter à aller chercher de l’aide». 
 
Du masculin, au féminin
À 60 ans, fraichement retraitée, Chloé fera son coming-out. Elle rencontre celle qui, à l’époque, deviendra sa femme: « Je suis tombée amoureuse de la personne, mais aussi avec son corps. J’ai mis un chapeau sur mon identité de genre, mais je la vivais à travers elle, par projection en quelque sorte. J’allais acheter de la lingerie, je me maquillais, c’était nouveau pour moi. C’était la première fois que je parlais ouvertement de ma transsexualité. Je ne pouvais plus le cacher. Un jour, j’ai vu une acuponctrice pour mes crises d’angoisse et ce fut le déclencheur. Elle m’a référé à une thérapeute, spécialisée dans l’orientation sexuelle et de genre. À partir de là, j’étais encore avec ma femme, mais ça m’a aidé à devenir qui je suis et à me détacher de ma dépendance affective et de la projection que je vivais à travers ma conjointe», explique celle qui est demeurée au placard, la majeure partie de sa vie. « Au travail, j’étais l’étalon de Ste-Justine. J’avais du succès avec les femmes, mais je ne me sentais pas beau, j’avais une faible estime de moi-même. J’ai compris que je me tenais dans mon rôle de mâle pour garder ma réputation et me protéger, pour survivre en fait ». Mais cette identité factice fait souffrir Chloé, au même titre que ce corps masculin, objet de honte et de culpabilité, dès son plus jeune âge. 
 
À 9 ans, Chloé rejette son identité masculine et son sexe: « Je mettais des culottes très serrées afin que mon sexe ressemble à une vulve. Un jour, mon père m’a pris en flagrant délit, ça été épouvantable, j’ai été punie. Comme ce n’était absolument pas connu à l’époque, je n’avais aucun repère, je ne comprenais pas. J’ai tout refoulé. J’ai pris conscience de cela plusieurs décennies plus tard, lors de mes thérapies. Plus jeune, j’en étais pas consciente, mais lorsque ma plus jeune soeur est née, je ne comprenais pas pourquoi je n’étais pas comme elle. Je voulais une vulve et ça toujours resté. C’est encore mon plus grand désir, à 68 ans » explique celle qui, fin juin, subira une chirurgie de réassignation de sexe. Si la vaginoplastie fait peur à Chloé, son désir de devenir femme est plus fort que tout: « J’ai une dysphorie de genre profonde, jusqu’au désir d’enfanter. Le plus beau rêve que j’ai fait dans ma vie: j’étais enceinte. Il y a un départ important à cela. À 11 ans, ma mère voulait faire mon éducation sexuelle. Elle m'a enseignée le parcours de la procréation, le rôle des menstruations et qu'il fallait prendre soin des femmes dans cette période là. Ceci m'a touchée au plus haut point. C'était peu de temps après l'événement avec mon père. Autant cet événement m'a démolie, autant celui avec ma mère m'a réjouis et je me suis rapprochée d’elle. Je me suis identifiée psychologiquement à ma mère et par la suite avec les femmes, avec l'envie d'être comme elles. Aujourd’hui, à 68 ans, je m’accepte, mais j’ai de la misère à me mettre en tête qu’une femme peut m’aimer. Même si être femme, pour moi, va au-delà des organes sexuels, c’est certain que l’opération va m’aider énormément. Je serai, enfin, qui je suis vraiment. Et le choix n’a pas été difficile: c’était une question de vie ou de mort.» À travers son récit, Chloé met des mots sur ses maux jadis tus et embrasse aujourd’hui pleinement sa véritable identité.