Sexualité et couple

Couple gai et fidélité: est-ce possible ?

Yannick LeClerc
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Antoine*, 37 ans, était plutôt du genre libéré quand il rencontre son chum pour qui la fidélité est une donnée non négociable. « Je faisais du porno, je ne me voyais pas en couple et encore moins être fidèle.» Pourtant, quatre ans plus tard, ils sont toujours ensemble. Ils ont acheté une maison, adopté un petit chat et ne se sont jamais trompés. « Certains trouvent étrange ce changement pour une vie plus classique. Mais il y a une fierté de me dire que j’y suis arrivé. Je me sens plus mature. Bien sûr, je peux avoir des tentations, mais je n’ai pas envie de tout foutre en l’air pour une fellation ».

Pour beaucoup, allier « couple gai » et « fidélité », c’est comme mettre deux passifs dans un même lit. On se demande ce qu’ils peuvent faire ensemble et s’il n’y a pas un troisième larron dans le placard. Et pourtant, ils sont nombreux comme Antoine, à contrer le cliché de l’homme gai volage et à trouver dans l’exclusivité une forme de plaisir, certes moins immédiate, mais tout aussi épanouissante.

La fidélité a le vent en poupe

À en croire un récent sondage, la monogamie aurait même le vent en poupe chez les jeunes gais qui seraient plus de 90 % à penser au mariage et préférer une relation fidèle. Un pourcentage étonnamment haut — qui a pu susciter certains sarcasmes sur les réseaux sociaux — dans une société où le sexe est devenu un produit de consommation. C’est le cas de Sébas 26 ans, en couple avec son premier chum depuis 6 ans, pour qui la fidélité tient autant de l’idéalisme des premières amours que de modèles familiaux : « Je n’ai que des couples fidèles dans ma famille. Mes parents, mes oncles gais qui sont ensemble depuis plus de 15 ans » .

Le mariage pour tous a certainement revalorisé l’image du couple « traditionnel ». Mais il serait faux de penser que tous les adeptes de la fidélité sont les vaillants soldats de la morale judéo-chrétienne et qu’ils recherchent à tout prix « l’hétéronormalisation ». D’ailleurs, rare sont ceux à juger leur relation plus noble que celle des couples libres. Ils préfèrent évoquer la force d’une rencontre ou un mode de vie qui ressemble à leurs idéaux, à l’image de Gaëtan, 39 ans : « La fidélité, pour moi, c’est le choix d’une forme d’amour absolu, un romantisme poussé au maximum, qui accepte peut être une part sacrificielle (on sait bien que le sexe passionnel, débridé et quotidien du début n’a qu’un temps), mais qui laisse la place à une autre forme d’amour, où le sexe lui même se transforme (et pas forcément en mal) et où la tendresse et le partage ont une part essentielle.« .

Et puis, il y a ceux qui ont connu le couple libre plus ou moins réussi, une vie de célibataire débridée et qui, face à un nouveau partenaire  plus strict (et parfois un peu méfiant), expérimentent, sans le regretter, ce qui leur semblait impensable : « Je me demandais est-ce que je vais en être capable ? Comment vais-je gérer ? Est-ce qu’il va me suffire ? Avant de le rencontrer, j’avais de gros besoins. Je baisais quand j’en avais envie. En couple, ça ne se passe pas forcément comme ça. C’est un rythme à prendre. Mais très sincèrement, ça m’a fait beaucoup de bien de me poser. Je me trouve plus calme. J’ai plus de temps pour moi et pour mon couple. Oui, une seule personne peut te suffire si tu l’aimes et qu’il y a une bonne connivence sexuelle. J’ai pas du tout de baisse d’excitation, de frustration.  Je n’ai pas l’envie ni le besoin de le tromper. Si ça arrivait, je pense que je serais blessé« , nous dit Gio, 39 ans, ancien Milanais qui a rejoint, il y a un an, son compagnon à Charlevoix, après trois ans et demi d'aller-retours frustrants aux six-mois entre l'Italie et le Québec.

Gérer la libido

« Je vais être honnête. Être fidèle, ce n’est pas toujours facile, surtout quand on vit à Montréal». Ce jugement implacable, Stéphane, 32 ans et 5 ans de couple exclusif à son actif, n’est pas le seul à l’avoir.  En effet, contrairement au couple ouvert, le couple fidèle n’offre aucun dérivatif et doit continuellement réveiller la petite flamme de l’intimité. « Quand tu pars dans ce chemin là il faut être plus attentif à l’autre, à ses désirs, il faut être à l’affut, il ne faut pas se délaisser », continue-t-il.

Autant dire que pour éviter toute frustration, il vaut mieux que tout se passe bien au lit dès le départ. Il faut aussi beaucoup dialoguer, ne pas avoir peur d’exprimer ses fantasmes, trouver des terrains d’entente et être sans cesse dans le renouvellement car le temps est le principal ennemi de la libido. Yan, 47 ans, en sait quelque chose après 18 ans de relation fidèle : « La baisse du désir, c’est normal. Travail, stress, fatigue, routine, la libido peut en prendre un coup. La passion brûlante des débuts s’estompe forcément. Cela ne veut pas dire que c’est la fin de notre complicité et que notre libido est condamnée à rester à zéro.

S’il est plus spontané au départ, le désir mérite d’être travaillé, en ajoutant par exemple un soupçon de mystère… Et puis quelle meilleure motivation que celle de raviver la flamme ? Casser la routine, revivre la rencontre, partir en week-end en amoureux…« . La clé, pour lui, c’est aussi de savoir mettre de l’eau dans son vin et de ne pas sombrer dans les extrêmes : « Il ne faut pas confondre infidélité et jalousie mal placée. C’est normal et humain de trouver une autre personne attirante. Du moment que cela n’est pas provoqué volontairement et reste innocent, il est inutile de créer une dispute à ce sujet, au risque que son partenaire s’éloigne réellement. »

Qu’on le veuille ou non, on reste des hommes avec des envies pas toujours synchros et des hormones toujours là pour nous titiller. Comment gérer les tentations quand on s’est juré fidélité ? La première vague passionnelle passée, certains continuent de vivre sereinement ces montées fugaces de désir.  D’autres évitent de trop trainer dans les bars gais sans leur conjoint pour ne pas tenter le diable ou évoquent les plans à trois, sans avoir envie de passer le cap. Et quand la pulsion est trop forte, ils sont nombreux à avoir la solution miracle : l’onanisme. « Cela arrive surtout quand on n’est pas ensemble. L’un et l’autre on se masturbe, cela fait passer l’envie. À partir du moment où la pulsion est assouvie, l’envie disparait. » nous dit Olivier.

Pour Gio, l’ancien Milanais, la vie en région ou du moins loins des grands centres offrirait aussi un environnement plus favorable aux couples fidèles : «La tentation n’est pas la même ici. À Charlevoix, tu n’as pas de lieux où tu peux faire des rencontres. C’est toujours les mêmes gars. Tu identifies les couples assez facilement, beaucoup plus qu’à Montréal ou Québec. J’ai l’impression que la notion sociale du couple, l’idée de fonder une famille est plus forte… Et puis, si tu commences à être infidèle, tu ne peux pas te cacher. Tout le monde le sait ! ». 

Le plaisir de construire

De l’avis de tous, ces petits sacrifices ne sont rien à côté de ce que la fidélité leur apporte : une plus grande stabilité, l’impression de se sentir mieux et d’être moins centré sur ses désirs, le plaisir de construire et surtout une osmose sexuelle encore plus intense.  

« Il y a quelque chose de très beau de se dire qu’on est les seuls à coucher ensemble et de ne pas compter les mecs qui sont passés avant nous dans la semaine» , nous confie Philippe-Antoine 31 ans qui va se marier avec son compagnon l’an prochain. Cela ne les empêche pas de rester lucides sur l’avenir surtout quand la différence d’âge entre les partenaires peut, sur le long terme, déséquilibrer les envies. Mais ils sont la preuve que chez les gais, le couple fidèle est loin d’être une utopie.

 

*Certains prénoms ont été changés