Où sont les lesbiennes?

Quoi d’neuf docteur?

Julie Vaillancourt
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Julie Vaillancourt

Visiter les institutions médicales au Québec peut devenir une vraie plaie. Quand vous êtes lesbienne, côtoyer un professionnel de la santé peut encore et toujours s’avérer humiliant. Puisqu’il vaut parfois mieux en rire, je vais me mettre à nue.

Ma première expérience chez le gynécologue fut des plus     humiliantes et désagréables. Je venais à peine de faire mon coming-out à mes parents et j’anticipais celui à faire au méde-cin. Après m’être fait ausculter (et tâter) les seins (routine de base, question de débuter le malaise), on s’assoit au bureau pour le questionnaire. « Avez-vous présentement des relations sexuelles?
- Oui.
- Vous vous protégez?
- Euh, non, ben je…». Muette, la gynécologue me regarde d’un air blasé qui pourrait se traduire par "accouches, tu me fais perdre mon temps". «Je suis lesbi…enne». Voilà, la gynéco s’enfonce dans son mutisme. Je bégaie, dans ma tête. C’est ma première visite, donnez-moi le mode d’emploi! Dois-je dire que je suis une "gold star"? (terme appris que très récemment). Pourquoi je sens ce besoin de me justifier, malgré sa nonchalance (qui mérite une nomination aux Oscars)? Parlant de rôle, vu son côté "tom-boy", je pense à priori qu’elle est lesbienne (notez mes préjugés à 20 ans). Du coup, je continue (à m’enfoncer).
«Euh, je viens vous voir pour faire vérifier, le tout, euh, bien que je n’ai, euh, jamais eu de relation sexuelle avec un homme.»
M-A-L-A-I-S-E. C’est là que j’ajoute une couche: «Mais bon je ne suis plus vierge, car bon… euh… j’uti… un godemichet.
- … C’est quoi ça?» M-É-C-H-A-N-T malaise.
First, c’est là que je me dis qu’elle n’est pas lesbienne (je ne ferai plus jamais l’erreur de penser qu’une fille masculine est nécessairement lesbienne… Punie je fus, par la honte et deux Je-vous-salue-Marie).
«Je vous ai demandé ce qu’est un godemichet.
- Euh, je… ben, tsé… pénis… plastique, vomis-je de honte certains mots-clés.» Elle prend des notes dans mon dossier. J’entends l’horloge du cabinet résonner dans ma tête, aussi fort que la basse dans un show de Metallica.
«Oh, un dildo, vous voulez dire…» Depuis ce jour, je sais que l’anglais domine et suis imbattable sur l’utilisation du bilinguisme en ce qui concerne les objets sexuels. Choc post-traumatique oblige, j’ai toujours une peur bleue d’aller chez le gynécologue.
 
Quelques années plus tard, le cauchemar de l’humiliation du questionnaire s’est poursuivi lorsque je suis allée consulter un urologue. Quand je suis arrivée dans la salle d’attente, j’ai drastiquement fait baisser la moyenne d’âge, sans oublier de la féminiser. La salle était composée majoritairement d’hommes sexagénaires venus consulter pour leur prostate. Le spécialiste de la vessie faisait, quant à lui, augmenter la moyenne d’âge: je n’ai pas besoin de vous dire que le questionnaire fut loin de la détente sur le bord d’une plage à Cuba, surtout avant l’examen «pratique».
 
Cela dit, LGBT ou pas, les épisodes humiliants se multiplient et nous rassemblent. Peu importe votre orientation, vos maux ou vos bobos, les médecins ont ce don de ne pas vous faire sentir seul. Mon amie m’a raconté devoir consulter un médecin pour renouveler ses anxiolytiques qu’elle prend depuis des années pour un trouble d’anxiété généralisée. Le médecin lui a demandé qu’elle se déshabille, afin de lui faire un examen complet, «sinon, pas de pilules!» C’est une blague? Bonjour l’an-xiété! Si je vais au garage pour faire changer mes essuie-glaces, est-ce que le garagiste procède obligatoirement au changement d’huile? NON.
 
Évidemment, ce n’était pas son médecin de famille, car ça n’existe pas vraiment des médecins de famille, sauf si tu es passé maitre dans l’art de jouer à Où est Charlie? Sinon, ça peut exister dans certaines fictions largement invraisemblables, telles ces pubs gouvernementales ridicules (qui vous vendent l’idée que vous obtiendrez un médecin de famille en un clic sur internet dans le confort de votre salon… Yeah, you bet!) Quand mon père septuagénaire s’est inscrit, ça a pris 6 mois avant qu’il ait un médecin de famille… et il l’a obtenu suite à sa crise cardiaque. Je sais, c’est tout un privilège.
 
Terminons par ce qui n’est pas couvert par les assurances de plusieurs: le dentiste. La dernière fois que j’y suis allée, j’avais une tache au palais. Comme je suis une chanteuse-fumeuse, je regarde souvent l’état de mes muqueuses buccales. (O.K. j’ai une petite tendance hypocondriaque, ou moins péjorativement, un trouble à symptomatologie somatique ou apparenté). Après mon nettoyage et avant de parler de la tache en question, ce dentiste, que je visite pour la première fois, me demande ce que je fais dans la vie. «Enseignante, journaliste, chanteuse. Et je travaille aux communications pour un OSBL.» Comme les journalis-tes font peur, il s’informe.
«Le Fugues». de répondre la patiente (impatiente).
- C’est quoi?, demande l’homme libanais dans la quarantaine.
- Un magazine LGBT.» Changement de sujet.
«Regardons cette tache au palais. Vous êtes chanteuse, vous dites?» J’acquiesce, sans trop voir le lien. «Le micro parfois…
- Euh, je ne me rentre pas le micro dans la bouche jusqu’au palais!
- Mais peut-être autre chose?», et moi de répondre: «Je suis lesbienne et je ne fais pas de fellation.»
Le dentiste me regarde, avec un sourire en coin. Il me regarde, comme si j’avais honte d’admettre que je faisais des fellations et que je préférais utiliser «l’excuse» de me dire lesbienne.
Et voilà que le petit oiseau sort, comme un cliché usé. Si vous êtes chanteuse, vous êtes facile (et faites des pipes). Si vous êtes lesbienne, vous couchez avec des hommes (et faites des pipes). Merci à la porno hétéro et ses salaces fantasmes.
 
Est-ce que les professionnels de la santé sont assez formés vis-à-vis de la diversité sexuelle? NON. Ils n’en connaissent souvent que les clichés. Il s’agit d’en faire l’essai. Encore faut-il avoir la chance d’obtenir un rendez-vous. Mieux vaut manger des carottes, comme Bugs Bunny et éviter le «Quoi d’neuf docteur?»