LES MIGNONS : l’amour c’est la guerre!

Bovarysme extrême

Frédéric Tremblay
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Frédéric Tremblay

La vie de Louise lui semble s’être arrêtée. La comparaison accentue probablement son impression: alors que ses enfants par adoption non officielle courent partout, bouclent les derniers détails de leurs vacances ou sont déjà partis un peu partout dans le monde avec d’autres amis, avec des fréquentations, avec des copains, elle, elle reste immobile. En fait, se dit-elle, il serait plus juste de dire qu’elle a toujours été plutôt immobile, mais qu’elle vivait à travers leurs mouvements à eux, quand ils étaient là pour les lui raconter. Maintenant qu’ils n’ont plus le temps de le faire, elle réalise que son existence est plutôt vide. Mais elle n’est pas du style à tomber dans la déprime si facilement. Combative, elle est prête à se trouver de nouveaux loisirs. Même Gérard n’est pas disponible pour un café? Eh bien, elle s’occupera seule!

Après un moment passé à avancer des mots croisés sur le bord de la fenêtre, elle se dit qu’il n’y a rien de plus ennuyant au monde. Elle jette un coup d’œil dans le salon et aperçoit un magazine que Jean-Benoît a laissé trainer sur leur divan. Le Fugues, oui… Elle connait de nom, on l’a mentionné quelques fois au détour des conversations. Curieuse, elle le prend et se met à en tourner les pages. Un titre en particulier attire son attention, Les mignons: l’amour, c’est la guerre! Tiens, c’est curieux. Ce mot, qu’elle a emprunté aux rois de France qui l’utilisaient pour parler de leurs favoris, est désormais rarement utilisé comme nom plutôt que comme adjectif. Et ce sous-titre explique bien la raison pour laquelle elle en a affublé les membres de sa propre cour…
 
Elle continue de lire et ses sourcils se froncent. Encore plus étrange. L’histoire est celle d’une vieille femme qui vit au milieu de jeunes amis homosexuels, qui se divertit de leurs drames, y contribue à sa manière, mais les défend aussi lorsque nécessaire. Elle se reconnait dans le portrait d’une manière presque inquiétante. Une telle situation est-elle plus courante que ce qu’elle aurait cru? Pourtant de ce qu’elle connait des jeunes homosexuels – et Dieu sait que le téléphone arabe la relie à beaucoup d’entre eux –, le seul contact qu’ils ont avec des personnes âgées se fait à travers des visites à leurs grands-parents en CHSLD pour les fêtes. Elle qui se croyait originale…
 
Intriguée, elle se rend sur le site Web du magazine. La chroni-que qu’elle lit est la soixante-dix-huitième; étant donné que la publication est mensuelle, l’auteur de fiction l’entretient depuis plus de cinq ans. Assurément, les autres textes parleront d’autre chose. Et pourtant, plus elle progresse – ou plutôt régresse, partant du plus récent pour aller au plus vieux –, plus elle en est certaine: c’est bien elle qui est décrite. Il s’agit d’un feuilleton qui suit les mêmes personnages de mois en mois, et la femme est présente dès le début. Pire: elle porte le même nom qu’elle! Louise a beau se convaincre que c’est un prénom commun, la coïncidence lui semble trop forte.
 
Il lui faut en avoir le cœur net. Elle écrit à l’auteur pour lui dire à quel point elle apprécie son travail et lui demander s’il serait disponible un jour pour aller prendre un café avec elle afin d’en discuter. Aimable, il lui répond rapidement qu’il en serait enchanté. Elle le retrouve donc à l’heure dite, arborant son sourire de vieille bonne femme naïve, mais à l’intérieur d’elle-même sur ses gardes, prête à décocher ses interrogations. Elle lui paye le café et, dès qu’ils sont assis l’un en face de l’autre, elle lui lance: «Ce que vous avez écrit, c’est mon histoire.» «Je suis content que vous vous reconnaissiez dans mon œuvre, madame. C’est signe que j’ai visé juste.» «Non, vous ne comprenez pas. C’est exactement mon histoire. Je m’appelle Louise, j’ai ma cour de jeunes favoris homosexuels avec qui j’entretiens la même relation que votre vieille femme avec les siens. Toutes les activités que vous décrivez, nous les avons faites ensemble.» L’auteur la regarde d’un air dubitatif. «Je ne sais pas trop quoi vous dire…» «M’espionnez-vous?» Il éclate de rire. «Êtes-vous sérieuse?» «Je ne l’ai jamais autant été. Vous ne pouvez pas avoir fait un tableau de ma vie aussi précis sans m’avoir suivie à mon insu tout ce temps. J’aimerais que vous arrêtiez.» «Vous êtes dérangée!» Il se lève et part sans un mot de plus. Elle a le réflexe de marcher sur ses pas, quoiqu’avec une certaine distance pour ne pas être repérée. Elle note le numéro de son appartement. Ça pourra toujours lui être utile s’il récidive.
 
Les semaines qui suivent, elle les passe cloitrée chez elle. Elle commence à se dire qu’il a peut-être installé des caméras dans son appartement, et même si elle ne les voit pas en fouillant, elle est certaine de leur existence. Elle ne parle pas de ses inquiétudes à ses amis, désireuse de régler la situation par elle-même. Quand la prochaine chronique parait, décrivant une Louise rongée par l’ennui, c’en est trop. Elle se rend chez l’auteur et martèle sa porte de ses    poings. Dès qu’il ouvre, sa mâchoire se décroche. «Encore vous!» «Vous ne vous débarrasserez pas de moi aussi rapidement! J’exige des explica- tions!» «Il n’y a rien à dire!» «Vous avez mis des caméras chez moi, avouez!» «Partez ou j’appelle la police!» Puis il lui claque la porte au nez. Elle frappe et frappe sans relâche. Dix minutes plus tard, deux policiers lui demandent de les suivre, puis doivent la maitri-ser de force pour l’emmener avec eux. Ses souvenirs sont flous jusqu’au moment où elle se réveille dans une chambre d’hôpital, entourée de ses mignons qui arborent des mines inquiètes. «Que s’est-il passé?» «À toi de nous le dire…»