Entrevue avec David Platts

L'ex-président du GRIS devient juge à la Cour supérieure du Québec

Samuel Larochelle
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David Platts

Avocat depuis plus de 25 ans et très impliqué au GRIS-Montréal, dont il a assuré la présidence durant cinq ans, David Platts vient d’être nommé juge à la Cour supérieure du Québec. Fugues l’a rencontré dans son nouveau bureau au Palais de justice pour tracer son parcours.

Réalises-tu un rêve en devenant juge?
J’ai toujours pensé que c’était quelque chose que je voudrais faire. Je crois beaucoup au service public. Mais avant de postuler, c’était important que je me sente à ma place. Il fallait que d’autres juges me suggèrent de faire l’effort de devenir juge ou que des professeurs d’université et des collègues m’en parlent. Ça ne pouvait pas juste venir de moi. Aussi, je voulais faire la demande à un moment dans ma carrière où si je l’avais, c’était fantastique, et si non, j’allais encore aimer ma carrière d’avocat. 
 
En 2016, le gouvernement Trudeau a modifié le processus de sélection pour encourager certains candidats de la diversité. Est-ce que ton expérience au GRIS t’a aidé à te qualifier?
Le bénévolat au GRIS et le travail au Comité national de la diversité du cabinet McCarthy Tétrault m’ont permis d’apprendre des concepts et d’acquérir des outils pour bien représenter la diversité et mieux comprendre les gens qui vont se présenter devant moi, en tant que juge. Au GRIS, quand on forme des bénévoles, on rencontre beaucoup de personnes issues de tous les spectres de la société, de tous les genres et de tous les âges. Cette exposition à du monde non-juridique au cours des dernières années m’a convaincu que j’avais l’écoute, l’empathie et les outils qui pourraient me servir sur le banc.
 
Revenons en arrière. Après tes études en sciences politiques et en français à Calgary, ta ville natale, tu as étudié le droit à McGill, avant de travailler chez Martineau-Walker, à la Cour suprême du Canada en tant qu’auxiliaire-juridique et chez Langlois-Robert. En 1996, tu as été embauché chez McCarthy Tétrault, où tu t’es spécialisé en responsabilité médicale et en négligence professionnelle. Pourquoi?
Chez McCarthy, les jeunes avocats en li-tige doivent faire de la responsabilité médicale. Ils ont une masse de dossiers dans le domaine. C’est un excellent apprentissage en litiges: on rencontre des témoins ordinaires de faits et des témoins experts, en plus d’avoir l’occasion de plaider en cours. J’ai adoré ça! En plus, j’avais envisagé plus jeune d’étu-dier en médecine. Donc, je pouvais mener une pratique légale liée à la médecine et apprendre toutes sortes de choses fascinantes en sciences..
 
Avant la création du Comité sur la diversité, quelle était la place des gais dans le milieu du droit?
Aujourd’hui, quand je regarde mon parcours, je me dis que ma décision d’étudier et de rester au Québec a peut-être été motivée par le fait que la province était la seule à offrir une protection quasi constitutionnelle contre la discrimination basée sur l’orientation sexuelle dans la Charte des droits de la personne québécoise, depuis 1977. Cependant, ça ne veut pas dire qu’on voulait que nos employeurs le sachent. Quand j’étais chez Martineau-Walker, les 17 stagiaires savaient que j’étais gai. D’autres dans le bureau le savaient nécessairement, mais pas tout le monde. En 1988-1989, ce n’était pas quelque chose qui se discutait autant. Par crainte, sûrement. Avec le temps, mes collègues plus jeunes étaient au courant, mais pas les avocats seniors, qui étaient mes patrons.
 
David Platts
 
Comment les choses ont changé ensuite?
En arrivant chez McCarthy, je me suis dit que si je restais et que je voulais devenir associé, je voulais le devenir tel que je suis. Heureusement, ils avaient déjà une politique en ressources humaines qui donnaient tous les bénéfices familiaux aux personnes de même sexe en relation de conjoints de fait, même si la loi ne l’obligeait pas. C’était un bon signe d’ouverture. J’ai donc commencé à en parler ouvertement et discrètement. Plus tard, j’ai probablement été le premier avocat à amener son chum dans un gros party de bureau. Ça s’est très bien passé.
 
En parlais-tu ouvertement avec tes clients?
Comme je les voyais de manière sporadique pendant un an ou deux, je me demandais si c’était essentiel. Ça m’a pris du temps avant d’en parler avec eux. Depuis environ douze ans, presque la même période de mon implication au GRIS, j’ai appris à en parler. Ça fait partie de la vie d’un avocat de discuter de la vie en général, d’où on vient et de notre famille. Bien sûr, on peut éviter ces conversations usuelles et parler avec des termes neutres, mais tout est plus riche quand on ne le fait pas.
 
À quoi sert le Comité national sur la diversité chez McCarthy Tétrault?
Initialement, le comité visait surtout l’avancement de la femme, qui demeure encore l’un des plus grands défis, même si 53-54% des finissants en droit sont des femmes. Je trouvais ça très important, mais je me disais aussi qu’il faudrait promouvoir toutes les diversités: les avocats gais ou lesbiennes, issus de minorités visibles ou autre. On a peut-être été le premier bureau canadien à avoir des groupes d’affinités, qui avaient comme but de permettre une reconnaissance de soi dans le bureau et de connaître d’au-tres gais et lesbiennes. Il y a plus de 15 ans, l’une des priorités nationales du cabinet était de promouvoir la diversité sous toutes ses formes, parce que les clients étaient tout aussi divers. Et, on sait qu’une meilleure diversité au sein d’un groupe décisionnel apporte de meilleures décisions.
 
Pourquoi t’impliques-tu au GRIS depuis si longtemps?
Par conscience sociale, mais surtout pour me faire du bien. C’est un organis-me à but non lucratif qui se donne des moyens d’excellence comme un grand bureau d’avocat. C’est une famille d’êtres humains extraordinaires, qui sont d’une époustouflante rigueur. Avec eux, je sentais que je pouvais faire une différence. Quand on va devant une classe pour dire "Bonjour, je suis David, je suis avocat et je suis gai", c’est puissant. Pour les élèves et pour soi-même. 
 
David Platts