Balenciaga, maître de la haute couture

Balenciaga, le tailleur et l'architecture de la haute couture

Michel Joanny-Furtin
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À la manière d’un architecte qui conçoit les arcs-boutants et les clés de voûte de sa cathédrale, «Balenciaga a compris la structuration des tissus en jouant avec les fibres des textiles, en les mixant pour obtenir des tissages plus rigides et en dessinant des formes structurantes», explique Cynthia Cooper, conservatrice Costume et textiles au Musée McCord, maitre d’œuvre de l’accueil à Montréal de cette expo itinérante conçue par le Victoria and Albert Museum (V&AM) de Londres.

 @ Elise Daniels entourée d’acrobates de rue, ensemble par Balenciaga, Le Marais, Paris, 1948. Photographie de Richard Avedon © The Richard Avedon FoundationJusqu’au 14 octobre, le Musée McCord accueille en première nord-américaine l’exposition «Balenciaga, maître de la haute couture», qui réunit plus de 100 costumes et chapeaux issus du V&AM. Le musée londonien possède l’une des plus importantes collections sur Balenciaga en Angleterre. «McCord possède quelques créations de Balenciaga dans sa collection de textiles», rappelle Cynthia Cooper. «80 mannequins sont présentés lors de l’expo. Quatre d’entre eux proviennent des 17 items de la Collection Balenciaga de notre musée.»
 
Ainsi, croquis, photos et tissus mettent en contexte les vêtements et les patrons, tandis que des radiographies, des toiles et des films lèvent le voile sur les techniques de construction et de fabrication. L’expo présentée au McCord analyse «le génie créateur de Cristóbal Balen-ciaga, le travail de conception des vêtements et le savoir-faire exceptionnel au service de leur confection». Cristóbal Balenciaga a eu une influence considérable sur nombre de designers (Courrèges, Ungaro, Givenchy, La Renta, etc.) et donc sur l’évolution de la haute couture.
 
Un architecte de la coupe

 @ Chapeau en spirale, soie, Balenciaga pour Eisa, Espagne, 1962 © Victoria and Albert Museum, London

Et pourtant… «N’oublions jamais que Cristobal Balenciaga a appris la couture auprès d’une mère couturière. Il avait d’abord une formation de tailleur avant celle d’un designer» rappelle la conservatrice, reprenant les propos de Chanel, qui dira «lui seul est capable de couper un tissu, de le monter, de le coudre de sa main. Les autres ne sont que des dessinateurs.»
Architecte dans l'âme, cet autodidacte a su développer une vision singulière de la couture. L'originalité de Cristóbal Balenciaga repose dans sa façon d'observer le corps, le vêtement. Balenciaga a en effet véritablement révolutionné l'habillement des femmes avec sa façon unique de façonner et d'habiller leur corps. Mais le «couturier des couturiers» voulait maitriser le tissu afin d'architecturer l'étoffe et les formes à sa guise.
 
Le site Icon-Icon.com nous apprend qu’il inventera avec son fabricant de textiles attitré, la maison Abraham de Zurich, le Gazar en 1958, une soie tissée simplement, mais avec des fils à double torsion qui la rendent aussi raide que l’aluminium, permettant de l’apprêter aux formes architecturales. Au cours de sa carrière, la robe Baby-Doll, la robe-sac en 1957, la robe-enveloppe en 1967, la robe quatre-cônes en gazar noir, démontreront cette expérimentation très sculpturale de la mode haute-couture, comme autant de sculptures… en tissu.
 
Une vie gaie, mais privée et discrète
 
Cristóbal Balenciaga (1895-1972) était un homme discret et énigmatique, peut-on lire sur le site du V&AM. Le maître se permettait peu d'apparitions publiques, mais ses proches étaient au courant de son homosexualité. Au cours de sa vie, Balenciaga a eu plusieurs amours avec des hommes, notamment avec ses deux principaux modistes, Ramon Esparza, et Wladzio Jawrorowski d'Attainville qui fut sa relation la plus intense, et ce autant professionnellement qu’en privé.
 
Sans aucun doute le grand amour de Balenciaga, cet aristocrate franco-polonais l'aida à financer son premier magasin de haute couture et contribua à élargir la clientèle sophistiquée de Balenciaga. Les deux étaient inséparables et vivaient ensemble avec la mère du créateur. Selon une des couturières, «D'Attainville était très beau et instruit et nous le savions tous, mais personne n'en parlait dans le studio.»
robes
 
L’embryon d’un couple gai moderne
 
 @ Robe de cocktail « Baby doll », crêpe de chine, dentelle et satin, Cristóbal Balenciaga, Paris, 1958 © Victoria and Albert Museum, LondonFils d'un pêcheur et d'une couturière, Balenciaga avait les rigueurs et l'attitude de l'aristocrate. Protégés par leur propre discrétion, Wladzio et Cristóbal vivaient une normalité privi-légiée. Respectés, ils incarnaient à leur manière la forme la plus ouverte d'une sexualité contrainte d'être cachée. En somme, les deux formaient l'embryon de ce que serait un couple homosexuel de nos jours, intéressés à maintenir leur niveau de vie et ne pas interférer dans leurs carrières professionnelles.
 
Wladzio savait calmer les démons de Cristóbal, son insécurité et cette recherche obsessionnelle de la perfection. Balenciaga ne se remettra jamais de la mort de Wladzio à Madrid en 1948 et n’aura plus jamais de relation de couple après ça. Dans le défilé de mode cette année-là, toutes ses robes étaient noires. «Il a imposé le deuil de l’amour de sa vie à toutes les femmes élégantes», écrira Miren Arzallus dans La forja del Maestro, faisant du noir la couleur de l’élégance raffinée.
 
«Balenciaga, maître de la haute couture», au Musée McCord jusqu’au 14 octobre. Une exposition du Victoria & Albert Museum en exclusivité nord-américaine à Montréal.

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