Coupe du monde 2018 de soccer

Une ex-joueuse russe s’affiche homosexuelle et ne veut plus se taire

Collaboration Spéciale
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Alena Lazareva
Photo prise par © Ekaterina Bodyagina

Pour la première fois, une ex-joueuse professionnelle parle publiquement et en détail de l'homophobie qui règne dans le foot russe, l'un des pays européens les plus hostiles aux homosexuels. La Coupe du monde de foot a ramené le sujet sur le devant de la scène et Alena Lazareva s’est confiée à un journaliste allemand, là où elle réside, à Samara dans le sud de la Russie.

Je me souviens encore très bien de ce dîner avec mes parents, chez nous, à Samara.

Ma mère m'a posé les questions habituelles: quand vas-tu te trouver un fiancé? Quand vas-tu enfin te marier?

Mon père a dit: peut-être qu'elle préfèrerait être avec une femme.

Ma mère lui a donné une claque à l'arrière du crâne, comme s'il avait sorti une grosse bêtise.

Mais, pour moi, ce n'était pas une bêtise. C'était la vérité.

Du coup j'ai dit: c'est exactement ça.

Ma mère s'est mise à pleurer. Aujourd'hui encore, je ne sais pas si c'était de tristesse ou de joie. En tout cas, elle a dit: nous t'aimons énormément. Tu es notre enfant, quoi qu'il arrive.

La mentalité russe traite les gens comme moi brutalement. L'homosexualité est un tabou, surtout dans le foot.

Ce moment m'a rassuré, et m'a aussi permis de me sentir plus libre. Ce dîner a eu lieu il y a presque cinq ans. Jusqu'alors, je jouais au foot en Russie, au niveau professionnel, pour des équipes de première ligue: Ekostrom, l'Olympic Spartak, le CSK VVS de Samara, et aussi pour l'équipe nationale junior féminine.

J'ai ensuite abandonné ma carrière pour mon grand amour, Jenja. Nous voulons nous marier. Nous économisons pour la cérémonie, qui aura lieu dans deux ans à Las Vegas.

La mentalité russe traite les gens comme moi brutalement. L'homosexualité est un tabou, surtout dans le foot. Celle qui ose sortir du placard doit s'attendre à ce que les gardiens de la morale fondent sur elle comme des charognards, de toute la société. Ils la pointent du doigt et disent: regardez-la, il y a quelque chose qui ne tourne pas rond chez elle! Elle ne peut pas jouer au foot! À ceux qui prétendent cela, je voudrais répondre: que j'aime une femme ou que j'aime un homme, je joue au foot tout aussi bien.

La sexualité n'a rien à voir avec les performances sportives. Mais ce point de vue n’est jamais esxprimé en public. Dans le pire des cas, les commanditaires, les dirigeants de club et les fans se retournent contre vous. Votre carrière est détruite, et si vos parents et votre famille les imitent, votre vie aussi.

Que j'aime une femme ou que j'aime un homme, je joue au foot tout aussi bien. La sexualité n'a rien à voir avec les performances sportives.

C'est pour cela qu'aucun joueur professionnel homosexuel n'a jusqu'ici parlé ouvertement de sa sexualité en Russie. Mais, moi, je ne veux plus me taire. Et je veux en parler publiquement, pour la première fois. Parce que, d'une part, je n'ai plus besoin d'avoir peur. Ma carrière est terminée. Le patron de l'entreprise où je travaille aujourd'hui est au courant. Mes amis aussi, et mes parents le sont depuis ce dîner, il y a cinq ans. D'autre part, j'aimerais donner du courage à ceux qui pourraient se trouver dans la même situation. Dans mon sport, la sexualité n'a jamais été un secret. 

Dans toutes les équipes dans lesquelles j'ai joué, presque la moitié des filles étaient lesbiennes. Est-ce que c'est un chiffre représentatif? C'est difficile à dire. Mais je ne crois pas que ce soit très différent dans les autres équipes. Quand j'ai commencé à jouer au foot, être lesbienne, c'était comme une sorte de mode.

Ça m'a aussi aidé à mieux comprendre ma sexualité. Je me souviens très bien du moment où j'ai compris ce qui se passait en moi. On jouait à Krymsk. Juste avant de dormir, mes camarades se sont mises à raconter que des femmes pouvaient aussi être avec d'autres femmes.

Je ne participais pas à la conversation, mais j'écoutais, sous ma couverture, et je me suis dit: « Hourra! Enfin, tout ça a un sens. » Après, je me suis sentie libérée et j'ai pu me mettre à parler de ce sujet ouvertement.

Mais je connais beaucoup de filles dans ce sport qui se sont construit une façade hétérosexuelle derrière laquelle elles se protègent. Beaucoup se sont mariées et ont eu des enfants.

D'autres, en revanche, ont des petites amies, mais ne se montrent jamais en photo sur les réseaux sociaux avec elles. En public, elles sont toujours seules ou avec un ami masculin. Et quand des journalistes leur demandent avec qui elles couchent, elles se tirent d'affaire comme elles peuvent.

Je connais beaucoup de filles dans ce sport qui se sont construit une façade hétérosexuelle derrière laquelle elles se protègent. Beaucoup se sont mariées et ont eu des enfants.

Ceux qui ne savent pas ce que c'est que le journalisme sportif en Russie s'étonneront peut-être que de telles questions puissent être posées en conférence de presse. Mais c'est malheureusement comme ça que ça se passe.

Il suffit qu'on vous soupçonne d'être homosexuel pour que vous deveniez une cible. Heureusement pour moi, je n'ai pas eu à vivre ça. Je n'étais probablement pas assez célèbre. Mais je sais ce qu'on ressent quand on joue la comédie avec son entourage.

Quand j'ai connu Jenja, elle m'a donné trois jours pour me décider à quitter Samara pour Moscou, ou pour la quitter, elle. À l'époque, j'étais encore joueuse pro à Samara. Je savais que si je voulais réaliser mon rêve de jouer dans l'équipe nationale, je ne pouvais pas me permettre de déménager à Moscou.

La décision n'a pas été facile du tout. Mon cœur battait la chamade et j'avais des trépidations chaque fois que je pensais à Jenja. D'un autre côté, jouer au foot était la seule chose que je savais faire.

Finalement, c'est l'amour qui a gagné.

Mais comment allais-je expliquer à mes parents que je partais à Moscou pour une autre femme?

Je me suis inventé une seconde vie.

Je leur ai raconté que j'étais transférée à un club de la capitale et que je vivrais chez une amie. Pendant les premières semaines de ma liaison avec Jenja, je racontais à mes parents mes entraînements et je leur parlais de mon nouveau club.

J'ai tenu comme ça pendant deux mois, et puis j'ai pris l'avion pour Samara. Je ne suis toujours pas certaine de ce que mes parents ont bien pu penser à ce moment-là. Mais je sais que mon père en a beaucoup souffert. Il ne m'en a rien montré, mais ma mère m'a dit un jour qu'après cette soirée il n'avait pas dormi pendant une semaine entière.

Je l'avais déçu, mais il m'aimait toujours. Depuis, ils ont fait la connaissance de Jenja. Nous pouvons passer du temps tous ensemble normalement, mais Jenja et moi ne nous embrassons pas devant mes parents.

L'homophobie est malheureusement omniprésente.

Dans le foot, où l'une de mes entraîneuses a un jour disjoncté et s'est mise à hurler sur deux joueuses qui venaient d'entamer une liaison. Elle ne voulait pas qu'elles terminent seules et sans enfants, disait-elle.

À Moscou, où notre propriétaire nous a jetées dehors en criant: « Si j'avais su ce que vous alliez faire dans votre chambre, je ne vous aurais jamais laissées entrer ici! »

À mon nouveau boulot, dans un magasin de vêtements de sport, où l'une de mes collègues m'a sorti: « Je ne laisserai jamais mes enfants t'approcher. »

L'une de mes amies a rencontré cette homophobie dans une boîte de nuit où elle s'est fait démolir par un skinhead.

En Russie, malheureusement, les homosexuels ne sont libres de leurs mouvements que s'ils dissimulent en public l'amour qu'ils éprouvent l'un ou l'une pour l'autre.

C'est valable aussi pour les touristes qui viennent ici pour la Coupe du monde, et surtout pour les jeunes garçons. Ne vous embrassez pas, ne vous tenez pas par la main! Sinon vous allez vous faire agresser.

Je sais ce qu'on ressent quand on joue la comédie avec son entourage.

Ce n'est pas si facile pour moi d'envoyer un tel message à tous ceux qui me lisent et qui partagent avec moi les mêmes soucis, les mêmes angoisses, les mêmes problèmes, mais aussi les mêmes espoirs. Et pourtant, je le sais: vous êtes nombreux! Et quand vous serez prêts à le faire, faites-vous confiance et ne vous cachez plus.

Bien sûr, les conséquences du coming-out sur votre vie dépendront beaucoup de votre entourage. Votre famille risque de vous chasser, vous risquez de perdre votre emploi. Partout, les charognards sont à l'affût.

Mais une vie sans mensonge, c'est libérateur.

Je me souviens encore de ce qui s'est passé quand Jenja et moi avons assisté ensemble à un match de notre équipe locale, dans le stade de Samara. Elle m'a prise dans ses bras et m'a chuchoté: tu as laissé tomber tout ça pour moi. Je lui ai répondu: non, il le fallait.

Propos recueillis par Jürgen Klöckner. 

Photographe: Ekaterina Bodyagina.

Ce texte, publié à l'origine sur le HuffPost allemand, a été traduit par Ute et A. Becker.