RETOUR SUR LE FESTIVAL INTERNATIONAL DE JAZZ DE MONTRÉAL

SLAV, des chants d’esclaves qui sèment la controverse

Julie Vaillancourt
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La 39e édition du Festival international de Jazz ne s’est pas terminée sans controverse. Au coeur de celle-ci, le spectacle SLAV, une création de Betty Bonifassi, mise en scène par Robert Lepage et l’équipe d’Ex Machina, se présente comme une odyssée théâtrale à travers les chants d’esclaves. Accusant l’oeuvre d’appropriation culturelle, des manifestants se tiennent devant les portes du Théâtre du Nouveau Monde, lors de la première, alors que certains spectateurs se verront intimidés « raciste! », « traitre! » avant de pénétrer dans les enceintes du théâtre. Après trois représentations, le festival décide d’annuler celles qui devaient avoir lieu jusqu’au 14 juillet. Ayant vu la pièce, je me permets de la commenter. Toute oeuvre mérite ses critiques, bonnes ou mauvaises. Encore faut-il la voir et l’écouter, pour ensuite en juger.

À mon sens, il y a eu des lacunes dans la façon dont la pièce fut publicisée au public, lors du Festival de Jazz. Aucun programme ne fut distribué et le site web du TNM comme celui du Jazz ne mentionnent pas les crédits pour l’entièreté de la distribution: Myriam Fournier, Estelle Richard, Élisabeth Sirois, Andrée Southière, Kattia Thony et Sharon James. Des sept femmes sur scène, uniquement la tête d’affiche et la mise en scène sont mentionnées. En effet, des six choristes et comédiennes, deux sont noires. Est-ce qu’il aurait pu en avoir davantage? Certainement. Or, le spectacle ne porte pas uniquement sur l’histoire de l’esclavagisme du peuple africain déporté aux Amériques. Sont entre autres mis en scène par divers tableaux, l’esclavagisme subi par les Slaves des Balkans, sans compter celui des Irlandais, et le kidnapping d’enfants, puis l’esclavage dans des manufactures d’Asie dans un contexte plus contemporain. Sans conteste, on ne peut reprocher à la production l’effort de représenter une diversité des peuples et situations liées à l’esclavagisme. L’odyssée, comme son nom l’indique, fait voyager le spectateur, du passé au présent, alors que Bonifassi y expliquera même la genèse de son spectacle dans un bar du Texas à Kattia (qui fera honneur au pays de ses ancêtres dans une scène entièrement consacrée à Haïti). Et la mise en scène de Robert Lepage (sans être sa plus remarquable production), y est pour beaucoup; cette clôture, qui devient tour à tour barrière de prison, champ de coton, sans oublier la projection des paroles chantées afin que tous en absorbent leur sens. Niveau mise en scène, cet apport de la projection (et du tournage en temps réel) notamment avec la scène du chemin de fer (la clôture couchée) est inventif, touchant et transporte le spectateur. 

SLAV est avant tout un spectacle de femmes. Tantôt elles incarnent des hommes travaillant sur les chemins de fer, tantôt ces femmes de différentes origines fabriquent des courtepointes afin de sauver des esclaves en fuite. Ce récit en est un de solidarité féminine. Un spectacle porté à bout de bras par les voix des femmes, avec comme chef d’orchestre Betty Bonifassi. Si cette dernière, qui semblait nerveuse (et pour cause), avait quelques difficultés au niveau de l’interprétation (notamment lors du récit de certains monologues), elle possède sans conteste toute la puissance, le talent et la couleur vocale, pour chanter l’histoire racontée. Cette création émerge aussi d’unevolonté personnelle, de la part de Betty Bonifassi, de rendre hommage à ses ancêtres.Betty est née en France, d'un père de descendance niçois-italien et d’une mère serbe.

D’ailleurs, après un chant bulgare d’ouverture dirigé par la chanteuse, cette dernière nous explique l’origine du mot « esclave » qui s'amorce dans les Balkans, c'est-à-dire lorsque les  conquérants de l'Empire Ottoman, font des Bulgares leurs esclaves. Le mot slave est « à l’originedu mot françaisesclave (latin médiéval slavussclavus), de nombreux Slaves des pays actuellement est-allemands, tchèques et polonais ayant été réduits en esclavagedurant le haut Moyen Âge ». Betty, elle-même métisse, nous rappelle ses origines serbes et ce que ses ancêtres ont vécu: ça passe par les pays slaves, que l’on appelait l’Esclavonie.

Betty Bonifassi n’en est d’ailleurs pas à ses premières armes sur l’interprétation de chants d’esclaves, puisqu’elle s’y intéresse depuis nombre d’années, notamment en lançant deux albums soit l’éponyme Betty Bonifassi(2014) et Lomax(2016). Ironiquement c’est la première fois qu’elle devient la cible de telles attaques d’appropriation culturelle (il suffit de lire quelques commentaires haineux lui étant adressés sur sa page Facebook, pour comprendre le concept de cyberintimidation, de haine et de violence verbale.) Il est d’ailleurs, toujours plus facile d’accuser derrière son écran que d’avoir le courage de se présenter sur scène. Cela fait cinq ans que Betty joue ce répertoire « à travers le Québec, la France et les États-Unis, dans la précarité la plus absolue », appuie-t-elle. Pourtant, il n’y a jamais eu de telle controverse?

Sans conteste, comme l’indique le titre de sa lettre ouverte à La Pressedans l’édition du 7 juillet dernier: « Nous n’avons jamais mérité autant de haine. » D’ailleurs, « l’appropriation culturelle en 2018 serait-elle plus de l’ordre de la censure que de la protection des minorités ? » interrogeait Betty. À n’en point douter, la question soulevée par l’artiste est primordiale pour la liberté d’expression et la création artistique. D’ailleurs, la censure, par définition, impose un bâillon. Elle tue le dialogue. L’annulation de SLAV, fait ironiquement office de rendez-vous manqué avec l’Histoire, doublé d’une belle occasion de discuter et d’établir un dialogue avec les diverses cultures. La leur, la vôtre, la nôtre. « Pour le Festival International de Jazz de Montréal, l’inclusion et le rapprochement entre les communautés sont essentiels, » exprimait le communiqué suite à l’annulation.

Or, la présentation de la pièce comme son annulation semble avoir davantage favorisé l’exclusion et la stigmatisation, divisé les identités, fragmenté les discours, puis taire la création artistique, en retirant ce choix au public qui désirait voir la pièce, afin de se faire sa propre idée.

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