Au-delà du cliché

Comment peut-il être amoureux d’un homme moins beau que lui?

Samuel Larochelle
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Samuel Larochelle

Les couples (qui me semblent) dépareillés attirent immanquablement mon attention. Sur la rue ou dans les médias sociaux, lorsque je vois le visage banal et l’allure quelconque d’un homme tenir fièrement la main d’un autre, dont l’apparence est plutôt syno-nyme de splendeur, je sens que quelque chose cloche. Peut-être parce que c’est le propre du regard humain de constater les contrastes plus ou moins esthétiques. Peut-être parce que j’ai honte d’imposer aux autres mon rapport à la beauté. Peut-être parce que je sais au fond de moi que la communauté gaie accorde une importance démesurée au paraître. Ou peut-être parce que ça m’est déjà arrivé d’être le moins beau des deux…

J’avais 19 ans, je venais d’arriver dans la métropole et mon premier rendez-vous galant a pris le visage de S, un garçon de mon âge, beau comme un cœur, qui marchait dans la vie avec la désinvolture de ceux qui en avaient vu d’autres. Ne pouvant faire abstraction de l’inexpérience relationnelle qui avait teinté mes premières années en Abitibi et au Saguenay (lire ici: mes lèvres étaient un territoire encore inexploré), je suis allé à sa rencontre en essayant de taire ma nervosité et de survivre à chacune de nos soirées, même si toutes mes cellules avaient l’impression de ne plus savoir comment exister. On s’est vu quelques fois, on est sorti au restaurant, j’ai rencontré certains de ses amis et je lui ai offert mon premier baiser. Pourtant, un samedi matin de mai, il m’a écrit sur MSN (bonjour 2006) qu’il ne voulait pas aller plus loin, qu’il ne le sentait pas, qu’il ne pouvait pas dire pourquoi, mais que c’était de même.
 
Estomaqué par mon premier rejet montréalais, je suis allé m’échouer sur mon grand matelas sans sommier pour essayer de comprendre, de voir l’erreur que j’avais commise ou de trouver la chose qui m’avait nui. La réponse m’est apparue des années plus tard, lorsque S m’a abordé sur Gay411 (bonjour 2009), en me complimentant sur ma perte de poids et en m’invitant à une nouvelle date. Il semblait prêt à apprécier ma personnalité, maintenant que mon corps s’était affiné… Instinctivement, j’ai eu envie de l’envoyer chier, mais comme je n’étais plus un adolescent attardé, j’ai décliné son invitation sans m’abaisser à une confrontation inutile. Il n’était, en réalité, que le produit de son époque et de sa communauté.
 
Si les hommes de toutes allégeances sexuelles subissent depuis des années une pression vicieuse pour être minces, tonifiés, bien coiffés, peu ridés et stylisés, j’ai souvent le sentiment que les gais croulent davantage sous le poids des apparences. Comme si certains avaient intériorisé un malaise avec leur non-conformité à la société hétéronormative et qu’ils tentaient de compenser en performant dans toutes les sphères de leur vie, y compris en correspondant le plus possible aux standards de beauté. Et comme si d’autres ressentaient le besoin de se démarquer de la masse de candidats sexuels et amoureux beaucoup plus petite que celle de nos amis les hétéros, avant que les partenaires de qualité dispa-raissent du marché, avec la fermeté de leurs pectoraux, le raffinement de leurs vêtements et le rasage dégradé de leurs cheveux réalisé par un coiffeur qui coûte trop cher et qui ressemble à tout le monde (le dégradé, pas le coiffeur). Bref, grand nombre d’homosexuels font tout pour être esthétiquement harmo-nieux (selon ce qu’en dit la société) avec la même urgen-ce que nos ancêtres tentaient de trouver du gibier. Il en va de leur survie!
 
Est-ce pour cette raison que nous sommes si nombreux à juger celui qui aime moins beau que lui? Peut-être nous renvoie-t-il à nos propres failles et à cette impression que nous faisons fausse route. Parce que NON, la question ne se règle pas avec des phrases creuses comme «Tous les goûts sont dans la nature» et «Je suis attiré par ceci et cela, qu’est-ce que tu veux que j’y fasse?». Nous sommes tous des produits d’une société qui carbure à la consommation et au paraître. Depuis notre naissance, le monde nous a façonnés pour que nous tendions vers un idéal de beauté. Et, en cours de route, cet objectif de vie nous a parfois semblé plus vibrant lorsque nous étions deux à le viser, comme si un bel amoureux venait confir-mer notre propre beauté, notre valeur et notre succès en société.
 
Sachez que je ne joue pas la carte de l’hypocrisie. Je ne prétends pas que l’attirance physique n’a aucune importance. Et je ne considère pas que les couples gais doivent éviter les contrastes d’appa-rence au point de s’habiller pareil, de partager un même compte Facebook, d’avoir une identité commune et de me faire faire des cauchemars même le jour. Cependant, je vous invite à questionner l’origine de vos préférences. À agrandir le spectre de vos critères de recherche. À vous laisser surprendre. Et à envi-sager que, peut-être, cet homme splendide qui tient la main d’un autre, au premier coup d’œil moins joli, a peut-être quelque chose à nous apprendre.