LES MIGNONS : l’amour c’est la guerre!

Polyvalence (partie 1)

Frédéric Tremblay
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Frédéric Tremblay

Jonathan a déjà lu et monté le Faust de Goethe sur les planches de l’École nationale de théâtre, mais il connait relativement peu le reste de son œuvre. Il sait de réputation que Les souffrances du jeune Werther ont lancé une vague de suicides en Europe, sans plus. Mais le titre qui l’a toujours le plus attiré, ce sont Les affinités électives. Cette analyse des relations humaines sous l’angle de la chimie élémentaire le fascine. Il décide de s’y plonger cet été-là. Bien qu’il apprécie la plume et l’intrigue, cependant, il a l’intuition que la théorie scientifique à la base du propos est dépassée. Il se demande si la chimie contemporaine ne donnerait pas une histoire encore plus complexe, donc puissante… qu’il pourrait peut-être bien écrire lui-même pour la scène, pourquoi pas! Il contacte Olivier, son ami gradué en génie chimique, et lui propose d’aller prendre un café, qu’il lui offrira en échange de réponses à ses quelques interrogations.

La rencontre est fixée au lendemain. Dans l’intervalle, Wiki-pédia lui sert de porte d’entrée dans ce monde infini. La théorie des électrons de valence le trouble particulièrement, mais pas d’une manière déplaisante toutefois. Alors que Goethe n’a travaillé qu’avec des liaisons binaires d’éléments, les modèles plus actuels des liens chimiques montrent qu’ils se font plus souvent sur un mode multilatéral. Monovalence, divalence, tétravalence, ces charmants préfixes s’entremêlent dans sa tête à un point tel qu’il finit par se dire qu’il vaut mieux laisser Olivier éclaircir le tout. Il ne garde pas moins, de son début d’exploration, cette réflexion préliminaire : et s’il y avait dans le polyamour un certain esthétisme incompris? Ces derniers temps, parce que son couple avec Ludovic va bien, il s’est efforcé de repousser le concept hors des limi-tes de sa pensée. Ils ont éventuellement opté pour la non- exclusivité sexuelle avec transparence totale, mais la possibilité d’une non-exclusivité émotionnelle lui semble encore aberrante. Quand Valentin a dit à Louise et au reste du groupe qu’il se considère polyamoureux, Jonathan s’en est moqué. Il s’est dit que ce n’était qu’une manifestation du syndrome de l’enfant-roi éternellement insatisfait. Se pourrait-il pourtant qu’il soit passé à côté de quelque chose d’important, voire d’essentiel?
 
Toutes ces comparaisons se répercutent d’un côté et de l’autre de son crâne quand il retrouve Olivier sur la terrasse d’un café du Village. Ils se sont dit qu’ils en profiteraient pour joindre, au plaisir de la discussion, celui de se rincer l’œil sur les déambulations des beaux gars, autant touristes que locaux, qui tuent le temps à s’y faire voir. Il n’a pas osé s’écrire de liste de questions à poser, mais il les déballe avec autant de hâte et d’emportement que si ç’avait été le cas. «Donc, de ce que j’en ai lu, tous les éléments du tableau périodique peuvent se lier à plusieurs autres…» «En fait, pas exactement. Il y a les gaz nobles dont la couche de valence est complète, et qui ne s’unissent pas à d’autres atomes.» «Comme des asexuels, en quelque sorte.» Olivier sourit. «On peut dire ça comme ça.» «Et tous les autres sauf les gaz nobles font plusieurs liaisons?» «Ça dépend du nombre d’électrons sur leur couche de valence. Je te résume ça : tu peux avoir d’un à huit électrons sur une couche de valence, c’est-à-dire la couche la plus externe de toutes celles qui entourent le noyau. Quand tu en as rempli une et que tu ajoutes un électron, tu passes à la ligne suivante du tableau périodi-que, tu deviens un autre élément avec une nouvelle couche. Quand tu as un seul électron à partager, tu peux seulement faire une liaison; on dit que tu es monovalent. Comme l’hydrogène, le H, qui donne du H2. Mais il peut aussi faire partie d’une molécule qui, pour avoir une couche de valence complète, a besoin de deux électrons de plus. Dans l’eau, H2­O, chaque hydrogène contribue avec un électron, et l’oxygène, qui a six électrons de valence, en donne un à chaque atome d’hydrogène pour atteindre sa stabilité.» 
 
«Et la tétravalence là-dedans?» Les yeux d’Olivier pétillent. «C’est encore plus cool que la divalence. C’est la base de la vie. Les atomes qui ont besoin de faire quatre liaisons pour se stabiliser sont ceux qui permettent la plus grande diversité de molécules. Sur Terre, l’atome qui a permis l’apparition de la vie, c’est le carbone. C’est pour ça que la chimie du carbone est appelée chimie organique. Mais une vie basée sur le silicium est théoriquement possible, quoiqu’on n’en ait jamais observé.» «Et comment ça fonctionne, une molécule de carbone?» «Dans le méthane, par exemple, un carbone partage ses quatre électrons de valence avec quatre hydrogènes.» «Mais il reste au centre et tous les autres hydrogènes ne sont liés qu’à lui…» «Exact.» «C’est possible quand même d’envisager que les autres atomes aient eux aussi d’autres liaisons?» «C’est ce qui arrive dans la majorité des molécules, en fait. Quand on entre dans les formules du genre [Olivier écrit sur une serviette de table] Fe5C(CO)15, tu comprends qu’il n’y a pas juste un atome central et tous les autres qui gravitent autour.»
 
Jonathan remercie Olivier de ses réponses précises et élaborées. Il quitte le café avec des idées plein la tête: il est désormais persuadé que cette théorie peut être à la base d’une histoire complètement déjantée. Il n’est même plus tout à fait sûr que le théâtre soit le meilleur média pour présenter une intrigue aussi complexe que celle qu’il commence à entrevoir… Mais pourquoi devrait-il se limiter au domaine dans lequel il a été formé? Ils ne sont pas si rares, les auteurs-dramaturges qui deviennent éventuellement romanciers. C’est décidé: en étudiant les relations humaines sous la perspective de la valence, il écrira le grand roman d’amour de sa génération.