Conférence avec Louis-Georges Tin

Des racines communes au racisme et à l’homophobie

Éric Whittom
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Brian Uwayo Dushime, d’Arc-en-Ciel d’Afrique; Michel Dorais, professeur-chercheur en sociologie; Louis-Georges Tin, militant et président des associations noires de France, et Laurent Francis Ngoumou, doctorant en travail social
Photo prise par © Éric Whittom

Le racisme et l’homophobie ont «beaucoup de points en commun», selon Louis-Georges Tin, militant français contre l’homophobie et le racisme, et président du Conseil représentatif des associations noires de France. Dans le cadre de la Journée internationale contre l’homophobie et la transphobie, le GRIS-Québec, l’Université Laval et l’Alliance Arc-en-ciel de Québec se sont unis pour organiser la conférence Réalités des personnes LGBTQ d’origine africaine et caribéenne avec, comme invité spécial, Louis-Georges Tin.

 Ce dernier est à l’origine de cette journée mondiale soulignée dans 130 pays, a précisé l’animateur de la conférence, Michel Dorais, professeur-chercheur à l’École de travail social et de criminologie de l’Université Laval. Il a choisi le 17 mai, date à laquelle l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) a supprimé en 1990 l’homosexualité de la liste des maladies mentales. Ce docteur ès lettres a publié des ouvrages sur le racisme et l’homophobie, notamment le Dictionnaire de l’homophobie (2003) et L’invention de la culture hétéro-    sexuelle (2008).

Comment a-t-on infériorisé les Noirs et les homosexuels

Dans la première partie de sa conférence, Louis-Georges Tin a démontré que «le racisme comme l’homophobie reposent sur des logiques d’infério- risation».

«En général, la meilleure façon d’inférioriser une personne noire ou homosexuelle, c’est de la comparer à une femme. Les hommes homosexuels sont souvent qualifiés d’efféminés. Ressembler à une femme, c’est censé être la pire des choses pour un homme. On dit aussi la même chose pour les Noirs. Jusqu’aux années 40-45, on disait que les hommes noirs étaient trop féminins. Beaucoup de caricatures les montraient avec des robes et des anneaux. On disait d’eux qu’ils étaient mous et alanguis comme des femmes.»

Pour inférioriser encore davantage les homosexuels et les Noirs, on les a souvent comparés à des animaux. «Au Moyen Âge, on disait des relations entre personnes de même sexe que c’était des relations bestiales, contre nature. En général, on utilisait le porc comme qualificatif. Le bestiaire est aussi sollicité pour les Noirs. Par exemple, on dit souvent qu’ils sont des singes, des guenons. On a vu une quantité d’images de ce genre autrefois, et même encore aujourd’hui, par exemple pour Barack Obama ou Christiane Taubira, tous les jours dans les cours de récréation ou tous les dimanches dans les stades de football. Pour justifier la traite négrière, il fallait dire que ces personnes n’étaient pas vraiment humaines. On pouvait donc leur appliquer des traitements inhumains.»

Il a aussi souligné qu’on réduisait les homosexuels et les Noirs à leur sexualité. «L’homosexuel, c’est le débauché et le pervers alors que le Noir est polygame et sur-sexuel.»

Enfin, il a mentionné que des théories raciales avaient vu le jour notamment à la fin du XIXe siècle pour expliquer l’homosexuel et le Noir. «On disait que l’homosexuel et le Noir étaient des sous-races et même que l’homosexuel était une fin de race. […] On prétendait qu’on pouvait devenir homosexuel ou Noir tout en conservant sa peau blanche en les fréquentant ou en écoutant leur musique.»

Cause significative de l’épidémie de sida

Dans la seconde partie de sa conférence, Louis-Georges Tin a parlé de certaines pratiques communes de stigmatisation, par exemple les violences policières, l’interdiction de se marier pour un couple de même sexe ou interracial, et le sida. «Le sida a été désigné dès le début comme étant la maladie des Noirs et des homosexuels. Il est vrai qu’il touchait beaucoup de personnes noires ou homosexuelles. Dans toute l’Europe, notamment l’Europe occidentale, le sida s’est développé énormément, et je pense que c’est pareil en Amérique du Nord, parce qu’au fond, cette épidémie ne touchait que des Noirs et des homosexuels. Ça n’embêtait pas grand monde. Les décideurs se disaient qu’on n’avait pas besoin d’alerter tout le monde. On a commencé à changer d’attitude lorsqu’on s’est rendu compte que l’épidémie touchait beaucoup de Blancs et d’hétérosexuels. Par conséquent, beaucoup de Blancs sont morts à cause du racisme et beaucoup d’hétérosexuels sont morts à cause de l’homophobie, parce que si on met du temps pour mettre en place les moyens pour lutter contre l’épidémie, le virus universel se répand universellement. Quand on veut ensuite faire les choses comme il le faut, il est déjà trop tard.»

À son avis, l’épidémie de sida a touché plus dramatiquement l’Afrique en raison du manque de soins de santé attribuable à la pauvreté et la négation du problème notamment par les dirigeants politiques.

«Pendant longtemps en Afrique et encore aujourd’hui, des chefs d’État, des ministres de la Santé et même des prix Nobel tenaient le discours suivant: le sida est une maladie d’homosexuels et donc de Blancs, puisqu’il n’y a pas d’homosexuels en Afrique. Donc, si le sida tue des homosexuels ou des Blancs, bon débarras dans les deux cas. Dans des pays où le taux de contamination au VIH était de 30 à 40%, des responsables politiques irresponsables disaient que leur pays n’était pas concerné, parce que le sida était une maladie de Blancs ou d’homosexuels. Or, les dizaines de millions de gens qui sont morts en Afrique n’étaient pas tous des Blancs ou des homosexuels.»

À son avis, les préjugés envers les Noirs et les homosexuels ont amplifié «de manière spectaculaire» la propagation du VIH. «On pourrait mener une étude épidémiologique pour identifier la part qui revient à la biologie et la part qui revient au social dans la diffusion de l’épidémie. Une épidémie qui se serait développée dans un contexte égalitaire n’aurait évidemment pas produit ces effets. Ce qui a tué tous ces gens qui sont morts et qui continuent à mourir, c’est un peu le virus et beaucoup la discrimination, qu’elle soit raciale ou sexuelle.»