Rôle sexuel, rôle social

Les couples d’hommes gais n’échapperaient pas aux rapports inégalitaires

Yannick LeClerc
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Selon un sondage réalisé pour le magazine gay français Garçon magazine, on constaterait un lien entre "domination sexuelle" et "domination sociale". Quels sont les éléments de l'étude qui permettent d'aboutir à une telle conclusion ? 

Si la dualité dans les relations de couple, qu'elles soient hétérosexuelles ou homosexuelles, s'est souvent exprimée sous forme d'actif/passif, il semble que chaque rôle ne soit pas exclusif.  C'est en tout cas ce que nous révèle un sondage réalisé en France concernant la sexualité des hommes gais, bisexuels et hétérosexuels ayant eu une relation avec un homme. L'étude nous apprend que seuls 25 % des hommes ayant des relations avec d'autres hommes se cantonnent à l'un de ces rôles, alors qu'ils sont 75 %, parmi les 848 hommes interrogés, à préférer varier les plaisirs. 

Cette tendance ne concerne toutefois pas tous ces hommes puisque 46 % des hétérosexuels ayant eu une expérience avec un homme restent attachés à leur place de dominant, préférant adopter un rôle actif. Les bisexuels, quant à eux, sont moins enclins à se définir dans un rôle bien déterminé, se répartissant presque équitablement entre passifs (36 %), actifs (35 %) et versatiles (29 %). 

Bien loin des idées reçues considérant que, dans les relations masculines, le passif "joue la femme", alors que l'actif est considéré comme "l'homme", ce sondage vient donc quelque peu bouleverser les fausses croyances.  Néanmoins, il faut reconnaître que ce modèle passif/actif reste ancré, quelle que soit la sexualité. Ainsi, les hommes n'ayant adopté que l'un de ces rôles dans leur sexualité, quel qu'il soit, ne sont que 31 % à envisager d'en changer un jour. Il semble donc que les habitudes rassurent, même lorsqu'il s'agit de sexualité. 

Enfin, soulignons que la sexualité homosexuelle n'est pas si éloignée des relations hétérosexuelles. Le sondage nous apprend ainsi que le rôle d'actif dans le couple, donc du dominant, s'exprime également en dehors de la chambre. Les hommes actifs seraient donc moins sollicités pour la réalisation des tâches ménagères au sein du foyer, plutôt laissées au passif. De même, le rôle d'actif concernerait les hommes ayant une position socialement valorisée dans leur vie professionnelle. Qui a dit que la "guerre des sexes" profitait toujours aux hommes ?

Cette configuration a longtemps fonctionné dans "l'acceptabilité" des rapports entre hommes mais également dans les représentations plus générales que les gens pouvaient avoir à l'égard des couples d'hommes gais. Pour ces couples-là, il était courant de penser que les rapports et les rôles sexuels joués par chacun pouvaient également traduire des rôles sociaux différents en terme par exemple de disparité d'âge, de revenu entre les deux membres du couple amoureux.

Aujourd'hui, cette corrélation entre ces deux types de domination est extrêmement compliquée à cerner dans la mesure où la proportion d'hommes en couple avec un autre homme est relativement faible. Il nous faudrait sans aucun doute explorer ces données sur des échantillons plus solides que ceux dont nous disposons aujourd'hui. Toutefois, ce que montrent ces résultats, c'est que l'on ne peut connaitre la réelle causalité : est-ce la domination sociale qui implique une domination sexuelle ou est-ce la domination sexuelle qui entraine une domination sociale ?

Or, ce que nous montre l'enquête, c'est  que la division des rôles sexuels entre hommes reflète encore des disparités dans d’autres champs de la vie conjugale comme le niveau de revenus ou la répartition des tâches ménagères. Il existerait toujours une relation entre la position de type pénétrant // dominé qu'il existe dans les relations sexuelles et des positions sociales dominantes (le fait d'être âgé, aisé, d'occuper des postes à responsabilité). Les actifs occupent plus régulièrement des positions sociales élevées et qualifiées alors que les passifs ont quant à eux des positions –culturellement et socialement parlant – imprégnées de clichés intemporels mais qui se voient toutefois confirmés par cette étude.  

Pour illustrer, une variable concrète que représente la répartition des tâches ménagères au quotidien est flagrante. Confirmant des études qualitatives sur le sujet, cette enquête montre en effet que les couples de même sexe ont tendance à répartir les tâches domestiques au sein du foyer en fonction des rôles perçus comme masculins ou féminins adoptés dans leur sexualité. Ainsi, les hommes majoritairement actifs sont deux fois plus nombreux chez les hommes faisant moins de tâches ménagères que leur conjoint (44%) que chez les hommes en faisant beaucoup plus (25%). A l’inverse, les hommes majoritairement passifs sont surreprésentés dans les rangs des hommes faisant beaucoup plus de taches que leur partenaire (49%), comme si la part de féminité accolée à la passivité sexuelle favorisait la prise en charge des tâches domestiques perçues comme féminine.

Or, dans les couples gays, il existe des difficultés pour les hommes qui ont tous deux été socialisés dans un genre identique, c’est-à-dire un rapport aux tâches ménagères similaires dans lequel on considère que certaines d'entre elles sont perçues plus féminines que d'autres. Cela peut poser un problème dans la mesure où si en plus d'avoir un rôle passif "perçu" comme féminin ou dominé se retrouve également socialement dans une position subalterne.

Dans le cadre des témoignages des études qualitatives, on ressent parfois un certain malaise et un certain mécontentement des hommes qui sont dans cette situation car ils cumulent des positions symboliques de domination. Ce qui peut être perçu comme une forme de domination sexuelle est aussi une forme de domination sociale lié d'un côté à des facteurs de revenus économique mais aussi lié à un statut incarné au sein du couple qui rendrait  le pénétrant l'actif dans un rôle de type masculin et rendrait de fait le passif dans un rôle de type féminin.

Ainsi, même si les couples de même sexe s’inscrivent dans un modèle conjugal plus égalitaire dans la mesure où les deux membres de la dyade amoureuse occupent la même place dans la hiérarchie de genre, leur quotidien conjugal n’échappe pas aux rapports inégalitaires observés dans tous les couples.