Entrevue avec le Dr Jean Robert

Manifeste du Dr Jean Robert, le médecin de la rue

Samuel Larochelle
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DR Jean Robert
Photo prise par © DR Jean Robert
Pionnier de la médecine communautaire au Québec, le Dr Jean Robert côtoie depuis plus de 50 ans les exclus de la société: toxicomanes, prostitués, trans, gais, lesbiennes, danseuses et danseurs nus, personnes vivant avec le VIH. Souvent jugés par ses collègues médecins pour ses méthodes résolument humaines et sa volonté de placer ses patients avant la structure, il poursuit son combat avec le livre Médecin de rue.
 
Diriez-vous que votre livre est un manifeste?
C’est un coup de poing sur la table de l’indifférence dans le milieu de la santé tout particulièrement. Je veux brasser la cage de la société moyenne bien-pensante qui fonctionne comme si les gens de la rue n’existaient pas. Depuis des années, j’enseigne dans les universités à travers le monde et j’accueille beaucoup de stagiaires dans ma clinique, et pour faire passer un message, je préfère le faire passer par quelqu’un qui connaît ça, au lieu de quelqu’un qui pense savoir. Je laisse mes patients s’exprimer. Ce que les médecins ou les infirmières apprennent avec moi, ce n’est pas écrit dans leurs livres.. 
 
Vous faites d’ailleurs témoigner plusieurs patients.
Un jour, mon équipe m’a lancé le défi d’écrire sur l’approche communautaire. J’ai débuté. Le mot s’est répandu dans la clinique, parmi les patients. Plusieurs d’entre eux m’ont demandé s’ils pouvaient faire quelque chose. J’ai choisi de leur donner la parole. Je les rencontrais durant une heure sans leur poser de questions. Ils m’ont raconté une partie de leur vie, que j’ai retranscrite dans le livre, sans modification. Ils transmettent les émotions et les souffrances mieux que personne.
 
LivreD’où vient votre ouverture à l’endroit des LGBTQ, alors qu’il y avait tant de jugement durant vos premières décennies de pratique?
Dans les années 60, j’ai été isolé pendant un an dans un sanatorium en raison de la tuberculose. J’ai vécu l’exclusion sociale et les préjugés. J’ai survécu dans un environnement hostile. J’ai été étiqueté tuberculeux, comme d’autres ont été étiquetés sidéens, toxicomanes, homosexuels. Je comprenais ce qu’ils vivaient.
 
À l’époque où le VIH était si peu connu, comment les médecins réagissaient?
Je vais résumer ce que j’entendais en une phrase : «c’est de leur faute, tant pis pour eux». Il y avait un grand mépris de la communauté médicale et du gouvernement. Et on me disait «tu t’occupes de ça, ce monde-là...». Ça me blessait profondément. Je n’ai pas attrapé le VIH biologiquement, mais socialement, oui. J’étais le docteur du sida. Dans la tête des gens, je l’avais. Ils devaient trouver la motivation pour expliquer que je m’occupe d’eux. Quand on ne connaît pas, on a peur…
 
Vous avez enseigné durant 26 ans l’approche communautaire du VIH/sida, à travers le monde. Quelles étaient les perceptions ailleurs?
J’ai enseigné à plusieurs médecins, surtout de pays africains et arabes. Ils vivaient l’épidémie, mais sans avoir les moyens de la gérer, puisque l’empire pharmaceutique fixait des prix épouvantables. Quand je donnais mes formations, j’adaptais mon enseignement à leurs besoins et à leurs moyens, sans faire l’étalement des nôtres. Comme j’avais travaillé en Amazonie, au Rwanda, enseigné au Maroc, en Tunisie, en Russie, en Pologne et un peu partout, je connaissais leurs réalités et je leur offrais des solutions basées sur leurs milieux, plutôt que de res-pecter une structure, qui vient souvent avec une solution toute faite.. 
 
Vous avez travaillé avec plusieurs rejetés de la société. Pourquoi vous donnaient-ils leur confiance?
Je sortais d’un milieu dans lequel j’avais vécu l’exclusion. Quand je leur montrais la radiographie de ma tuberculose, il comprenait le message: «lui, il connaît ça». Et surtout, je mets de côté mes habitudes d’universitaire qui sait tout et qui décide pour les gens. Ça ne fonctionne pas. En consultation, je dis aux patients «ce n’est pas moi qui avale les pilules, c’est toi.» En quelque sort, le patron, c’est eux. Les filles de la rue m’ont appris que si je ne voulais pas de menteries, je ne devais pas poser de questions, mais écouter. On peut écouter avec nos oreilles, mais on entend avec nos yeux. Le regard est une forme de toucher très important. Si je les regarde et qu’ils/elles sentent que je suis réellement attentif, ça crée un climat de confiance. 
 
Vous acceptez d’être une figure paternelle pour certains patients. Quel besoin ça comble en vous d’aider?
Les gens qui s’orientent vers les professions en relations d’aide, les travailleurs sociaux, les professeurs, les infirmières ou les médecins, ils sont choisis par ces milieux parce que ça leur fait du bien. Il faut avoir l’humilité de reconnaître ça. On nous dit de nous bétoniser pour ne pas créer de liens affectifs. Mais je ne suis pas gêné de dire que ça me fait du bien. Je suis content, le soir, quand je rentre chez nous, nonobstant ce que la structure veut que je fasse, d’avoir aidé.
 
Comment êtes-vous perçus par vos collègues médecins à l’extérieur de votre clinique? 
Marginal, spécial, dérangeant. Ça se traduit par des médecins qui ne me parlent pas. Des conférences où on ne m’invite pas. Parce que ce que j’ai à dire ne correspond pas à leur cadre universitaire. Je sens ce regard des autres sur moi. Jusqu’à ce que certains médecins ou ministres m’appellent pour que je m’occupe de leur enfant ou d’un proche atteint du VIH, sans que ça se sache...  
 
MÉDECIN DE RUE, Jean Robert, Éditions XYZ, 2018