Par : Julie Beauchamp [14-06-2010]
Ce soir, cinq équipes de balle-molle de New York viennent de débarquer pour un tournoi. Y’a de l’Américaines dans la place. Frédérique les regarde arriver comme si un train complet de nouvelles recrues venait d’enentrer en gare.
Ça va être chaud, et la terrasse déborde déjà. Il y en a pour tous les goûts et tous les âges. Enfin, on ne nage pas dans the L-Word, ça ressemble plutôt à la vraie vie. Fred sort son meilleur anglais; elle adore l’énergie de party qui commence à s’installer. Marlène est assise au bout du bar avec Céline. Elle toise les filles les unes après les autres, à la recherche d’une quelconque rencontre. Marlène espère secrètement une étincelle comme dans les films, mais ne se raconte pas d’histoire. Elle a 51 ans, elle est célibataire depuis trois ans et les quelques mouvements de reins qui lui ont fait palpiter le cœur se sont éteints dans des rendez-vous où l’amour avait fait faux bond. Son esprit romantique a été mis à rude épreuve et Céline, son ex, revient de temps à autre s’assurer que sa place est toujours libre, même si elle prône une amitié où il ne faut pas tout mélanger, comme ce soir. Il ne faut pas tout confondre! C’est tellement classique! Fred reçoit une commande spéciale et s’approche de Marlène. «Salut! C’est ton jour de chance!»
Marlène fige. «Quoi?» «Oui, tu vois la femme là-bas, elle t’offre un verre! Qu’est-ce que je te sers?» Son regard se porte instantanément sur la femme en question. Première réflexion: «Vraiment pas mon genre: elle doit avoir 55 ans et en fait 60, franchement trop masculine et légèrement costaude, seule la coupe de cheveux sauve la mise! Marlene n’est pas la féminité incarnée, mais s’est toujours retrouvée avec des femmes comme elle, ni très féminines ni très masculines, juste entre les deux. Elle tergiverse. Céline lui donne un coup de coude. «Ouais! Marlee, tu pognes avec les Américaines!» Marlène fait fi du dernier commentaire et accepte, ça n’engage à rien! Fred s’exécute et retourne voir la femme qui envoie son plus beau sourire en guise d’appréciation. Elle s’appelle Jane, elle a 64 ans, un sourire communicatif qui rend ses yeux bleus encore plus doux. Elle travaille dans une grosse agence de pub à New York, joue dans la même équipe depuis 20 ans, parle français avec un magnifique accent, adore Rufus Wainwright et fait partie d’une association qui défend les droits des gais et lesbiennes: elle est impliquée. Son coming out: le 8 janvier 1976, elle a appelé sa mère pour lui dire qu’elle aimait les femmes, qu’elle avait toujours été lesbienne et qu’elle ne se cacherait plus. Elle n’a pas parlé à ses parents pendant plus de 5 ans. Sur son lit de mort, sa mère lui a dit combien elle l’aimait. Jane a longtemps pleuré sa mère, mais n’a jamais regretté sa décision.
La gêne pétrifie un peu Marlène. Que doit-elle faire? A-t-elle vraiment le goût de faire connaissance? Cette femme ne l’intéresse pas vraiment, à prime abord.?Ce n’est pas la dream girl qu’elle souhaite, mais l’atmosphère est tellement relaxe. Céline est aux aguets et toute la situation ne lui déplait pas entièrement. Frédérique s’interpose. «Tu devrais aller lui parler, elle est hyper sympathique, elle ne cherche rien, elle dit qu’elle a déjà tout.» C’est étrange la sensation de penser qu’elle a tout; elle doit être en couple et veut se taper un trip montréalais! C’est hors de question, je ne suis pas un objet, se dit Marlène, passant brusquement de l’indifférence la plus totale à l’in-dignation manifeste. Jane n’attend pas et s’avance tout près d’elle, Céline la dévisage avec un sourire narquois. Les présentations usuelles se font sans embarras. Jane ne connaît pas de frontière, sa voix est calme et rassurante. Contrairement aux idées préconçues de Marlène, elle est céliba- taire. Elle aime rencontrer, discuter, écouter, apprendre, elle trouve que les gens ne se parlent pas suffisamment. Les perceptions, les préjugés, la peur de l’autre, les attentes irréalistes nous freinent dans nos désirs de connaître. Marlène l’écoute avec intérêt et lui parle avec engouement. Elle pense qu’il y a des gens qui sont d’une gentillesse indescriptible, comme si leur présence nous donnait l’impression d’être quelqu’un pour soi-même. Jane a ce don si rare. Donner sans rien attendre, être sans rien prouver. Toute beauté est relative et le charme a cette capacité de vieillir sans prendre aucu-ne ride. Les amies de Jane viennent la chercher, elles ont un autre party, une réception à leur hôtel. Elle doit partir, Marlène aimerait qu’elle reste, pour parler encore d’elles, de leurs vies, du temps qui passe. Elle se sent bouli-mique, elle veut encore se nourrir à la voix de cette femme à l’allure garçonne. Jane lui donne le nom de l’hôtel, en lui disant : «If you feel like dancing, there’s a lot of pretty women your age! » Une heure plus tard, l’envie d’aller retrouver Jane la travaille. «Alors, est-ce qu’on y va ?» Céline la regarde impétueusement. «Tu me niaises? Come on Marlee, j’peux pas croire que t’es intéressée! As-tu pris de la drogue? C’est pas ton genre!» Marlène n’ajoute rien, elle regarde sa montre et commande une autre bière.
Il est 3 h du matin, la foule quitte les lieux. Plusieurs lambinent sur la terrasse, il fait encore chaud. Frédérique commence à fermer son bar lorsque Céline se pointe un peu saoule et désorientée. «Hey Fred, c’est bien ça, Fred?» Fred acquiesce en lui servant un verre d’eau. «T’aurais pas vu Marlee? J’étais sur la terrasse depuis au moins une heure et je ne la trouve plus.» Frédérique répond: «Ça fait longtemps qu’elle n’est plus ici, elle n’a même pas fini sa bière.» Céline n’en revient pas, elle est partie sans elle! Oui, Marlène a quitté, elle est sortie dans la douceur de l’été, elle a hélé un taxi, a donné une adresse. Elle a eu une urgence de connaître, un désir inavouable d’écouter une voix et de sentir une présence… comme dans les films.
11-07-2010
Même si je n'ai jamais recontré de Jane dans ma vie, j'espère qu'elle existe.....et souhaiterai un jour la rencontrer pour me prouver que le vie et toute simple!
06-07-2010
J'aime beaucoup le personnage de Jane. C'est vrai qu'on devrait être ouverte à tout, et ne pas rester dans notre petite boîte, comme si on avait UN SEUL genre qui pouvait nous attirer... Merci Julie! ;-)
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