Entrevues / Inter-Vues

Dire et écrire les choses...

Pour les faire exister

Par : Julie Vaillancourt [24-07-2012]



Écrivaine, journaliste et productrice-animatrice de l’émission littéraire Noctiluque sur France Inter, Brigitte Kernel a l’encre qui coule dans les veines. Au milieu des années 80, elle se fait connaître du milieu littéraire français avec une biographie de Michel Jonasz, puis de Louis de Funès et de Véronique Sanson. Elle écrit son premier roman, Une Journée dans la vie d’Annie Moore, en 2003. Celle qui écrit depuis l’âge de 8 ans présente à 17 ans une série de poèmes à l’éditeur parisien Pierre Seghers. Ce dernier lui répond de continuer à écrire, mais d’enlever les nombreux points de suspension… Aujourd’hui, avec plus d’une vingtaine d’ouvrages à son actif, l’abus de points de suspension n’est plus d’actualité, puisque l’écrivaine arrive à exprimer ce qu’elle veut dire en travaillant sur l’émotion et la dissection des sentiments. Brigitte Kernel a une longue histoire d’amour avec le Québec, puisqu’elle y venait auparavant tous les ans visiter ses bonnes amies. Depuis leur décès, Brigitte n’y a plus remis les pieds. Dix ans plus tard, elle revisite la belle province, avec plus d’un livre en poche, afin d’y présenter son plus récent roman À cause d’un baiser. Discussion avec Brigitte Kernel sur la littérature et les femmes qui aiment des femmes.


En période d’écriture, l’auteure carbure au thé vert et s’impose des cycles de trois fois trois heures, tous les jours. Ainsi est né À cause d’un baiser.

C’est l’histoire d’une femme qui en aime une autre depuis longtemps et qui, tout à coup, ressent un trouble pour quelqu’un d’autre et ne sait comment le gérer. C’est l’histoire d’un couple, du regard que l’on peut poser sur celui-ci. Cela concerne tous les couples. Quand on vit depuis très longtemps avec quelqu’un, on constate que l’amour n’est pas une ligne droite. Dans une même journée, on peut aimer plus ou moins intensément la même personne. Il faut l’accepter. C’est dans le moment que se vit l’amour. Les troubles, il faut savoir les prendre et les jeter, au contraire de la narratrice de À cause d’un baiser. Mettre en l’air une superbe histoire d’amour pour du désir, c’est bête... Bien sûr on peut aimer plusieurs personnes dans sa vie, mais au terme de cette vie, nous savons très bien qui a été notre grand amour. Et même lorsque l’on est avec notre grand amour, lorsque ça fait 10 ou 15 ans, il y a nécessairement un moment où l’on est troublé, où l’on se pose des questions. Alors qu’est-ce que l’on fait de ce trouble, de cette obsession? Je ne donne pas de réponse dans ce livre, je ne fais que poser les questions. En fait je crois qu’il faudrait toujours se poser cette question : «Est-ce que je suis à la bonne place? Et lorsque l’on sait répondre à cette question, on est à la bonne place!» Le livre parle d’amour tout simplement et au final, c’est un sentiment universel.

Y’a-t-il des éléments autobiographiques dans À cause d’un baiser?
L’écrivain parle de choses qu’il connaît. Je parle de certains aspects de ma vie; je vis avec une femme. En tant qu’auteur, il est important de dire les choses, d’être honnête avec soi-même sans se barricader dans des stéréotypes, des images socialement reconnaissables, comme le couple hétérosexuel par exemple. Toujours, on regarde des films avec un homme et une femme qui s’aiment. C’est formidable. Y’a de très beaux films. De très beaux livres. De très belles chansons. Pourquoi les hétéros ne regarderaient-ils pas des œuvres où l’on voit deux femmes qui s’aiment? L’écrivain est là pour dire les choses de la vie. J’ai l’impression de faire des petites bulles et ce sont les petites bulles qui feront un océan complet. Et ça s’évapore tout ça! Et lorsque ça s’évapore, ça atteint tout le monde.

Est-ce plus difficile, justement en tant qu’écrivaine ouvertement lesbienne, de «faire des petites bulles» dans le milieu littéraire français?
Moi, je n’ai pas eu de souci, mais peut-être parce que j’ai eu l’occasion d’écrire autre chose avant? C’étaient des livres qui vendaient, alors peut-être que cela m’a aidée. À mes débuts, j’avais très envie de parler de l’amour entre femmes, mais à l’époque c’était encore un peu tabou. J’avais un peu peur comme tout le monde d’être jugée, d’avoir des problèmes et d’être montrée du doigt. Après ça a été un chemin un peu long; il fallait mieux dire les choses pour acquérir une certaine forme de liberté d’écriture. La liberté de penser, je l’avais, mais la liberté d’écriture vient chez un écrivain lorsqu’il va gratter là où ça fait mal. Pour certains, ce sera de parler de politique, de religion, d’injustices. Et dans mon cas, je voulais parler de l’amour entre femmes. Même s’il y a des maisons d’édition dites gaies, ça m’a toujours gênée, non pas qu’ils font des choses de moindre qualité, au contraire, mais je trouve ça dommage que ce soit cantonné à une littérature marginalisée. Lorsque c’est publié dans une maison d’édition de littérature générale, on peut rejoindre un plus grand nombre de personnes, des parents, des éducateurs… Flammarion est un éditeur ouvert, alors je n’ai eu aucun problème pour éditer À cause d’un baiser.

Question de sémiotique; comment parler de lesbianisme?
Je ne veux pas employer le mot «homosexuel», je préfère dire des femmes qui aiment des femmes et des hommes qui aiment des hommes. On parle d’amour, de la volonté de vivre avec quelqu’un qu’on aime et à partir du moment où on met une étiquette sur la sexualité, on ne réduit la chose qu’à la sexuali-té. Il y a des endroits dans le monde où c’est compliqué de vivre cet amour, alors je trouve important d’écrire sur ces réalités. Après il y a les militants qui font un travail absolument fabuleux et je pense qu’ils font un travail bien plus important que le mien, car je ne fais qu’écrire «ceci existe»… Mais j’ai bien l’intention de continuer, car dire les choses c’est aussi les faire exister… En France, j’ai été invitée sur des plateaux télé, à la radio, et c’est extraordinaire, car tout d’un coup, tous ces gens des médias généralistes vous parlent d’amour de façon naturelle et banalisée… Ça prend du temps, mais le travail se fait tout doucement. À travers nos milieux respectifs, nous devons tous faire notre part des choses. Dire qu’à travers nos problèmes et nos failles, nous sommes comme les autres, des êtres qui en aiment d’autres.


À cause d’un baiser (2012, 364 pages) est publié par les Éditions Flammarion. Brigitte travaille présentement à l’écriture d’une suite et d’un livre portant sur Andy Warhol.




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