Entrevue
Par : Patrick Brunette [31-08-2012]
«Je suis persuadé que la culture présentée à Radio-Canada m’a sauvé la vie dans mon enfance.» Celui qui affirme ça, c’est Michel Poirier, metteur en scène, comédien, ancien conjoint de l’auteur Michel Tremblay et aussi, un gars qui affiche une éternelle image de la jeunesse, malgré quelques mèches blanches qui pourraient trahir sa mi-cinquantaine.
« Moi, je viens d’un milieu où la culture n’était pas tant valorisée. Il n’y avait pas de livres chez nous, on n’allait pas au théâtre », se rappelle Michel. Sa mère travaillait en usine et son père était un entrepreneur aux prises avec un problème d’alcoolisme. «Un milieu familial dysfonctionnel», précise-t-il. Sa curiosité, il la tient de sa mère, aujourd’hui âgée de 91 ans. Il avoue n’avoir pratiquement pas connu son père, ses parents ayant divorcé alors qu’il avait 11 ans. «Si la famille nous façonne tant, la “non-famille” doit nous façonner tout autant…»
Adolescent, Michel était d’une grande timidité. «Je n’étais pas bien dans ma peau.» On pourrait croire que le théâtre, en activité parascolaire, l’aurait intéressé alors qu’il fréquentait la polyvalente Calixa-Lavallée, à Montréal-Nord, et pourtant, il n’y a jamais mis le pied : «J’avais trop peur! Je ne te dis pas comment j’étais gêné!» Un rendez-vous manqué pour celui qu’on a connu grâce à ses talents de comédien tant à la télévision qu’au théâtre.
«À 16 ans, à la limite, je ne connaissais même pas mon orientation sexuelle. Je n’avais tellement pas une idée définie de moi, comme si j’avais été stone, sans être drogué, pendant mon enfance. J’étais en mode de survie. J’étais dans un état d’anesthésie que je me m’étais créé pour survivre à ma vie familiale.»
C’est via le petit écran que Michel s’échappe de son quotidien. «Je regardais autant Cré Basile que Les beaux dimanches. Je me rappelle, je regardais l’opéra et même si je n’aimais pas ça, y’avait quelque chose qui m’attirait dans la représentation, dans le pas vrai. Encore aujourd’hui, faut pas que se soit trop réaliste, sinon ça m’ennuie.»
«La télévision de Radio-Canada me permettait de m’évader. Elle m’ouvrait à quelque chose qui n’existait pas chez nous», dit-il, les yeux pétillants.
Un moment marquant de son adolescence: la présentation au petit écran du téléthéâtre En pièces détachées. Il avait 13 ans et se rappelle que pour la toute première fois, il entendait à la télé des gens parler comme on parlait dans la vraie vie. «Pour moi, ça a eu un effet déclencheur, qui a changé le cours de mon existence, sans que je le sache à ce moment.» Par ce téléthéâtre, Michel découvrait l’univers du grand dramaturge Michel Tremblay, sans se douter qu’un jour, il serait en couple avec lui.
Les 2 Michel
À 21 ans, Michel devient papa. «J’avais une blonde et je voulais reproduire une famille que je n’avais pas eue», dit-il. Il arrête, réfléchit et poursuit «Ça n’avait juste pas de bon sens de faire ça à cet âge-là! C’est très jeune 20 ans pour être parent!».
Deux ans plus tard, il se sépare et devient papa de fin de semaine en plus d’avoir le petit Jonathan pendant l’été. C’est aussi à ce moment qu’il rencontre Michel Tremblay, au Camouflage, bar gai du boulevard Saint-Laurent. Michel le dramaturge a 39 ans, Michel le comédien, 24 ans. C’est le début d’une relation qui va durer plusieurs années, jusqu’en 1990. C’est aussi un modèle de famille homoparentale avant même que le concept légal existe. Les 2 Michel sont des précurseurs… sans le savoir vraiment.
Michel Poirier replonge dans ses souvenirs. C’était en 1986. «Mon fils avait 9 ans. On s’en va à la Ronde, Michel Tremblay, mon fils et moi. Au guichet d’entrée, on demande le forfait familial. La fille ne voulait rien savoir. On essayait de lui faire comprendre qu’on était une famille, qu’on habitait ensemble dans la même maison. Elle était certaine qu’on la niaisait! On l’a jamais eu notre forfait familial!»
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L’histoire des 2 Michel, c’est ce que Tremblay a couché sur papier dans Le cœur découvert. «Là-dedans, y’a 93 % de vrai et le 7 % qui reste, ce n’est même pas du faux, c’est juste pour que ce soit encore mieux!» ajoute Michel en éclatant de rire.
Ce qui est moins connu, c’est que c’est au réalisateur du film Les bons débarras, Francis Mankiewicz, qu’on doit Le cœur découvert. «Il voulait faire un film sur notre vie de famille, car il trouvait ça fascinant de nous voir, Michel Tremblay, mon fils et moi. Il a demandé à Michel d’écrire le scénario. Ce qu’il fit. Malheureusement, Francis meurt. Michel a ensuite rangé le scénario dans un tiroir.»
Plus tard, Tremblay a repris le scénario et l’a adapté en roman, roman qui est ensuite devenu un téléfilm dans lequel Michel Poirier jouait son propre rôle. Et à la fin des années 80, le réalisateur français Claude Berri donne un coup de fil chez les Michel : «Il avait lu le roman qui était sorti en France. Il voulait l’adapter au cinéma avec Daniel Auteuil dans le rôle de Michel Tremblay et Vincent Perez dans mon rôle. Malheureusement, ça ne s’est pas fait!»
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Et comment est-ce de retrouver sa vie au cœur d’un roman? « Y’a quelque chose de flatteur quand tu inspires une œuvre d’un auteur comme Tremblay. Mais j’avoue que j’ai eu une pé-riode où je sentais qu’il m’avait volé quelque chose en publiant le roman. Je lui en ai voulu un petit peu. Je ne lui ai jamais fait part de ça. Mais aujourd’hui, je trouve que c’est extrêmement flatteur d’avoir pu l’inspirer.»
Coup de coeur
Depuis quelques années, Michel a disparu (ou presque!) du petit écran. On le voit moins sur scène aussi. Son dernier grand rôle sur les planches a été dans la pièce à succès Mambo Italiano. «Pourquoi j’ai arrêté de jouer? C’est la vie qui a fait ça. Ce n’était pas un choix, c’est qu’on ne me demandait plus.»
En 2006, Michel est approché pour faire la mise en scène d’une pièce au théâtre Beaumont Saint-Michel, sur le bord du fleuve, à Saint-Michel-de-Bellechasse. C’est le coup de cœur! «Ça a été une révélation! Dès le premier jour de la production je savais que c’est là que je devais être!»
«J’ai dit à ma productrice, lors de ma première mise en scène, qu’on devait niveler par le haut. Y’a personne qui aime se faire prendre pour un idiot, même un idiot. Après ma première mise en scène, le public m’a prouvé que j’avais réussi.» La dernière mise en scène signée Michel Poirier, Femme cherche homme désespérément connaît présentement un grand succès au théâtre Beaumont Saint-Michel. À la fin des représentations (incluant 18 supplémentaires) 29 000 personnes auront assisté au spectacle, «ce qui en fait le plus gros succès de théâtre d'été en 2012… aussi bien s’en vanter!», affirme Michel, fier du résultat.
En couple depuis 15 ans avec Paul Trottier (ancien commissaire scolaire), Michel profite du temps qui passe. Et comment voit-il l’avenir? «Je veux continuer à faire de la mise en scène. Je reste quand même ouvert aux projets en télévision. L’important pour moi, c’est de faire des projets de gang!»
Femme cherche homme désespérément
Jusqu’au 8 septembre au Théâtre Beaumont Saint-Michel
www.theatrebeaumontstmichel.com
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