JOURNÉE DE VISIBILITÉ LESBIENNE 2012
Par : Julie Vaillancourt [23-10-2012]
Invisibles, les lesbiennes? Certainement pas, si l’on en croit l’achalandage lors de la journée de la visibilité lesbienne, qui avait lieu le 6 octobre au Centre Lajeunesse. Organisé par le Centre de solidarité lesbienne, en collaboration avec Lez Spread The Word et GRIS-Montréal, le colloque rassemblait sous le thème «Fière de prendre sa place» plusieurs conférencières impliquées dans le milieu et issues de tous horizons.
La première série de conférences portait sur ces femmes qui prennent leur place en politique, et accueillait Manon Massé et Mélissa Desjardins, toutes deux candidates pour Québec Solidaire aux dernières élections. Mélissa Desjardins a brisé la glace afin de discuter de son expérience comme candidate dans Westmount-St-Louis. Le printemps érable a suscité chez la jeune politicienne en devenir un désir d’implication partisane, à un point tel que les grèves étudiantes ont changé sa perception de la politique : «J’ai décidé de m’impliquer auprès de Québec Solidaire, car le parti favorise la participation citoyenne et possède une réelle volonté d’inclure les femmes en politique et de les faire rayonner.» Manon Massé, impliquée depuis plus de 6 ans dans cette formation politique, a admis sans détour que la discrimination dont elle a été victime découlait davantage de son apparence physique que de son orientation sexuelle : «Prendre ma place, c’est l’histoire de ma vie. En politique, j’ai donc continué d’assumer qui je suis : une femme, lesbienne à moustache!», lance Manon Massé. Et même si être différente est une bataille de tous les jours, elle demeure elle-même et ne travestit pas sa personnalité pour autant, une «décision politique chargée de sens», comme Amir Khadir l’a récemment compris, a expliqué Manon : «Lors d’une conférence sur la transsexualité et la question de l’apparence et du regard des autres, Amir s’est confié à moi et m’a dit : "Je comprends maintenant : le jour où tu vas renter à l’Assemblée nationale, toi telle que tu es, ce sont tous ces gens, les LGBT et leurs différences, qui vont rentrer avec toi."». Défaite aux dernières élections, la candidate de Sainte-Marie-Saint-Jacques se demande pourquoi une lesbienne comme elle, qui se présente dans le Village n’arrive pas à se faire élire. «Est-ce que s’afficher comme lesbienne est un frein en politique?», questionnait Mélissa Desjardins. Même si nous venons d’élire la première femme Première ministre, il semble qu’il reste du chemin à parcourir...
Le deuxième bloc de conférences portait sur un milieu tout aussi patriarcal, le cinéma, avec deux cinéastes de milieux et d’âges très différents. «L’homosexualité est l’une des multiples difficultés du milieu du cinéma, un milieu composé à 70% d’hommes et 80% de plus de 30 ans», confirme la jeune réalisatrice de 24 ans Chloé Robichaud, qui a choisi de faire mentir les statistiques. «Prendre sa place, c’est avant tout s’affirmer et avoir confiance en soi», précise celle qui vient tout juste de terminer le tournage de son premier long-métrage Sarah préfère la course et qui a présenté son plus récent court-métrage à Cannes cet été. Cofondatrice de Lez Spread the Word et réalisatrice de la future websérie Féminin/féminin en 2013, Chloé avoue ne pas prioriser les sujets gais, mais être intéres-sée par tous les sujets, ne voulant pas être étiquetée ou se concentrer exclusivement sur la réalisation de films lesbiens : «Ce n’est pas uniquement en restant dans notre créneau que l’on va faire découvrir aux hétérosexuels ce qu’est le lesbianisme. Il faut que l’homosexualité soit banali- sée et non pas marginalisée.» Chloé conseille aux artistes de parler de ce dont ils ont envie, car pour la jeune réalisatrice, s’affirmer, c’est être libre. De son côté, la cinéaste Myriam Fougère parle aussi de ce qui la touche de près. En 2007, elle réalise un film sur le cancer du sein, après avoir été atteinte par la maladie : «J’ai toujours aimé documenter ma vie et le mouvement des femmes.» Cette année, elle présentait Lesbiana, un documentaire à la fois personnel et politique qui raconte son parcours et celles des lesbiennes. Elle a interviewé plus de 30 lesbiennes pour ce film qu’elle a pris 4 ans pour produire. Autodidacte qui s’attaque à toutes les étapes de production, Myriam Fougère avoue se sentir un peu marginale dans le milieu du cinéma québécois.
Suite à ces interventions, Éliane Dorval, formatrice en milieu de travail chez CIBC, et Martine Roy, fondatrice de Fierté au Travail chez IBM et présidente de la Fondation Émergence, nous ont entretenu des problématiques liées au milieu des affaires : «Les adultes ont encore des idées préconçues sur l’homosexualité, c’est préprogrammé! L’éducation des adultes sur le sujet devient donc de la gestion de changement», affirme Mme Dorval. L’entreprise CIBC vient d’implanter un programme unique pour les transsexuels, permettant ainsi à ses derniers de posséder deux prénoms (usuel/naissance) sur leur carte de crédit. Il s’agit d’une des premières entreprises à soutenir un programme du genre, précise Martine Roy : «Avant seul les bars qui nous soutenaient, aujourd’hui on se rend compte que les corporations et les compagnies s’y mettent de plus en plus. Et ça devrait être à eux de financer ce type de programme pour leurs employés. Ce n’est pas uniquement au gouvernement et au milieu communautaire de le faire», précise la fondatrice de Fierté au Travail chez IBM. D’ailleurs, lorsqu’on l’interroge sur cet écart entre la visibilité des gais et des lesbiennes out en entreprises, elle répond : «Je dirais qu’en affaires le côté séduction y est pour beaucoup, car c’est payant. Pour séduire, le célibat et l’hétérosexualité d’une femme sont gagnants. Mais c’est de notre faute, il faut arrêter d’utiliser ces codes!», conclut Martine. Parlant de codes et d’identités, la dernière conférence portait sur l’affirmation identitaire. D’emblée, Val Desjardins, propriétaire du bar Royal Phoenix, tente de redéfinir l’image lesbienne en investissant l’espace du Mile-End : «C’est devenu exactement la vision que j’en avais. C’est important le volet social, militant, féministe, et pour moi, mon bar est le véhicule de mes idées et de mon militantisme», affirme Val. Des convictions partagées par l’autre conférencière de ce volet, Julie-Maude Beauchesne du Réseau québécois de l'action communautaire autonome, qui a milité pendant de nombreuses années au sein de la communauté lesbienne et transsexuelle, en plus de s’investir pour AlterHéros : «Depuis ma transition, je suis considérée aux yeux de plusieurs comme une transsexuelle qui ne connaît rien au lesbianisme, alors que ma transsexualité est une identité transitoire plutôt que permanente! Au quotidien, je suis une lesbienne, alors pourquoi serais-je moins crédible?», questionne Julie-Maude Beauchesne, avant de présenter sa copine, présente dans l’assistance. «Le fait que je sois invitée comme conférencière aujourd’hui à la journée de la visibilité lesbienne veut dire que certains préjugés et cloisons tombent», conclut-elle.
Outre les conférences, qui constituaient le noyau de cette journée, notons la projection de Lesbiana, un long-métrage de la cinéaste Myriam Fougère. N’oublions pas la présence de plusieurs kiosques d’informations. En soirée, le bar Royal Phoenix était l’hôte d’une célébration bien arrosée, au son des tables tournantes de DJ Mary Hell. À travers une myriade de sujets, cette journée a été l’occasion pour la communauté de se rencontrer, de discuter, de sortir de l’ombre et surtout de prendre sa place. 6 Julie Vaillancourt
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